Mooladee
de Ousmane Sambene
Ce film aborde avec
intelligence et force ce qu’on pourrait appeler le «
droit d’inventaire » dans les différents aspects
des traditions face à la modernité, et balise peut
être le chemin vers une synthèse éclairée
à venir, dans le contexte particulier du monde Afro-Islamique.
Quatre fillettes fuyant
la «purification» rituelle vont se réfugier,
en l’absence du mari, chez une certaine Collé Ardo,
connue pour avoir soustrait sa fille à l’excision
sept ans plus tôt, après le décès de
ses filles «coupées». On verra plus tard une
des fillettes protégées, attirée hors de
l’enceinte de la maison protectrice par une exciseuse qui
l’amadoue, hurler pendant l’enlèvement qu’elle
ne veut pas être coupée, faisant des cauchemars de
sorcières-exciseuses masquées, et on apprendra qu’elle
est morte de l’opération, par les déchirantes
larmes de sa mère. Deux autres fillettes fuyant l’opération
se sont suicidées, jetées dans un puits, ce qui
afflige le village mais les hommes considèrent la femme
rebelle responsable. Ousmane Sembene exagère peut-être
un peu pour la bonne cause. Toutes les filles excisées
ne décèdent pas des suites d’infection ou
de l’hémorragie …Mais sur le plan sanitaire
et psychologique, le simple risque de rendre stérile, de
blesser, de perturber l’urine, de compliquer les grossesses
futures, ou de provoquer la mort par infection, ne justifie-t-il
pas d’éviter cette pratique ?
Et l’exagération
militante du réalisateur n’est rien à côté
du poids de la communauté et de la tradition qui donne
tout pouvoir aux hommes sur les femmes : lorsque le mari revient
des champs et constate que le défi lancé par une
de ses épouses aux exciseuses risque d’ébranler
son autorité, sa réputation et son honneur , il
se laisse convaincre par le conseil du village de battre sa femme
en public pour lui faire dire le mot qui met fin au Moolaadé
, c'est-à-dire à l’asile sacré béni
par l’esprit du roi ancestral enterré au centre du
village, réincarné dans une termitière qui
s’est élevée vers le ciel avant même
la construction de la mosquée, juste à côté.
Cette scène
de la flagellation publique est une véritable épopée
révolutionnaire : les femmes exhortent l’épouse
rebelle à résister et à ne pas mettre fin
à la protection qu’elle a accordé aux fillettes,
pendant que les hommes et les exciseuses encouragent le mari à
la frapper de plus belle pour la faire plier. Juste avant qu’elle
ne s’évanouisse (sa chute risque d’être
interprétée par les hommes comme une reddition),
le commerçant ambulant arrivé récemment au
village intervient et bouscule l’homme-fouetteur. Les femmes
emmènent l’héroïne martyre.
Ce commerçant
est surnommé Mercenaire car il a servi dans des opérations
de maintien de la paix pour l’ONU, comme il l’explique
au fils «Francenabé» (de retour de France au
village).
Mercenaire sera tué
et sa carriole expulsée du village par les hommes, de nuit,
lors d’une sorte de « pogrom » aux flambeaux
avec peintures de guerre sur le visage, sur injonction du chef
du village. On ne rigole pas avec l’autorité de l’homme
et la décision souveraine des Anciens.
Mais les femmes ont
gagné : celle dont la fille excisée est morte brandit
un bébé nouveau-né de sexe féminin
en s’exclamant : « celle-la ne sera pas excisée
! ». Et le chœur des femmes de l’acclamer : «
plus jamais d’excision ! ». L’héroïne,
qui a à peine pansé les plaies du fouet, exige les
couteaux des exciseuses et ose affronter le conseil des anciens
dans un discours qui devient un chant, puis une danse de victoire.
Le Francenabé,
dont on espérait qu’il soutienne dès le début
ce combat émancipateur au lieu de défendre seulement
son propre intérêt et sa liberté à
choisir son épouse et à écouter la radio
et la télévision malgré l’interdiction-fatwa
du conseil des anciens, se rallie finalement à cette juste
cause dans une très belle scène finale où
sa fiancée, fille de la rebelle, maintient son refus d’être
purifiée par excision avant le mariage. Les plans choisis
par le réalisateur pour montrer ce sourire de l’homme
vaincu par le courage de la femme mettent de façon lumineuse
en perspective l’égalité homme-femme non pas
comme un rejet brutal des traditions mais au contraire comme une
sélection révolutionnaire de la quintessence des
coutumes.
Car la coutume de l’asile
n’est pas moins sacrée que la coutume de la purification.
L’héroïne
a appris en écoutant la radio prohibée que l’excision
n’est pas une exigence religieuse : les femmes non-excisées
peuvent également se marier et avoir des enfants et elles
sont autorisées à participer au pèlerinage.
Cela cloue le bec aux pieux anciens.
On se demande en effet
si la purification rituelle par excision est vraiment une coutume
noble.
N’est-ce pas
plutôt une mauvaise habitude, l’inertie d’une
pratique qui avait peut-être un sens dans un contexte différent,
avec des techniques et des précautions différentes
et peut être oubliées ? Dans la transmission de la
coutume n’y a-t-il pas eu défaillance à un
moment et un seul aspect aurait survécu sans correspondre
à l’esprit de la purification ?
On peut même
penser que le réalisateur condamne le durcissement de l’Islam
malheureusement en cours au Sénégal, symbolisé
par l’incendie des radios confisquées.
Le nuage noir à
côté de l’œuf d’autruche transpercé
du sommet de la mosquée fait craindre un retour de l’obscurantisme
de masse. Les moyens de communication et d’ouverture au
monde, qui sont aussi les moyens de mieux interpréter sa
propre tradition, comme l’a montré l’héroïne,
sont rejetés et détruits par un retour du système
patriarcal autoritaire oppressant.
Le Moolaade est une
coutume authentique de cette tribu alors que l’excision
provient d’une interprétation erronée du Coran.
Ces Musulmans Noirs sont pour ainsi dire « plus royalistes
que le roi », ils mettent leur zèle religieux au
service de la justification d’une pratique qui ne correspond
pas à une prescription formelle de la religion.
Donc il y a deux niveaux
de synthèse à réaliser simultanément
: la synthèse entre le meilleur des coutumes tribales d’Afrique
avec le meilleur des traditions éclairées de l’Islam,
et la synthèse entre cette synthèse et la «
modernité ». Le potentiel d’anarchie libertine
contenu dans la radio est le prix et le risque à courir
pour que les anciens du village écoutent aussi les nouvelles
de la ville et du monde et apprennent par des Musulmans éclairés
que le renoncement à l’excision ne fera pas d’eux
des impies.
De même le commerçant
ambulant escroque les villageois car il n’y a pas de concurrence
à la ronde pour ses vêtements et ustensiles et son
pain, mais en même temps il colporte les messages de prévention
sanitaire ONUsiens, tout en offrant des bonbons aux enfants.
Ce Mercenaire , accusé
de pédophilie a répondu du tac au tac au fiancé
Francenabé que ses parents, lui-même comme consentant
au mariage et les parents de la fillette de 11 ans dont le mariage
vient d’être célébré à
la mosquée, devraient être emprisonnés (comme
il l’a été pendant 5 ans en tant que militaire
fautif). Mais ce n’est pas lui qui fait la loi au village
: il sera tué pour avoir osé contester le pouvoir
arbitraire des « roitelets » (comme dit le fiancé).
Cette courageuse propagande
contre certaines pratiques qui heurtent le confort de notre bien-pensance
droit-de-l’hommiste n’a de légitimité
que parce qu’elle ne fait qu’amplifier une revendication
grandissante des femmes Africaines : ce sont elles, les «
tontines » qui sont souvent à la tête de mouvements
civiques et d’initiatives pour la dignité et la démocratie.
Mais ce film s’adresse
autant au public Européen qu’Africain car il nous
aide à mieux comprendre les communautés Africaines
qui vivent chez nous, et notamment ceux qui travaillent dur ici
pour envoyer le maximum d’argent au pays. Ce film montre
aussi quelques belles coutumes : la salutation au cours de laquelle
on demande des nouvelles de chaque membre de la famille dans un
dialogue vif qui est en même temps une incantation rituelle
à la lignée des ancêtres ; la cérémonie
de l’offrande de l’eau au nouveau venu (en particulier
au fiancé par celle qui été choisie pour
lui) ; la cérémonie du conseil villageois au cours
duquel chaque intervenant demande la parole au chef-président
de séance et se lève pour énoncer son idée
après une formule rituelle de respect ; et le nom ou titre
honorifique par lequel on s’interpelle avant chaque échange
verbal. Saluons aussi la scène émouvante et drôle
du retour triomphal du Francenabé qui distribue son argent
par liasses au griot qui chante sa gloire…
Messieurs les saints
exciseurs, les Hadj sanctifiés par le pèlerinage,
sont-ils accueillis avec autant d’égards que les
Francenabé qui reviennent «du pays où on fabrique
l’argent» ?
Adrien Grandamy