| Introdution
Monsieur le Président du Directoire, le Premier Ministre Seydou
Diarra,
Mesdames et Messieurs les membres du Directoire,
Mesdames et Messieurs les membres statutaires du Forum,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les Représentants des Présidents du
Gabon, du Sénégal et du Togo,
Mesdames et Messieurs, les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs les Chefs religieux,
Mesdames et Messieurs les Chefs traditionnels,
Mesdames et Messieurs,
Chers frères et chères sœurs
C'est
la première fois, en effet, depuis que j'ai quitté le 9 décembre
1993 mes fonctions de Premier Ministre et de Chef de gouvernement
que j'ai l'occasion de m'adresser à tous mes compatriotes
sur nos média d'Etat.J'ai tellement besoin de vous parler
sans intermédiaire chers frères et sœurs que le temps qui
m'est accordé me paraît insuffisant.Nos chefs traditionnels
qui m'ont fait l'honneur de venir me rencontrer, il y a quelques
jours à Libreville au Gabon, peuvent en témoigner. Il m'a
fallu six heures pour leur dire ce que je désirais leur communiquer.
Je n'avais jamais eu l'occasion de le faire auparavant.Ce
matin, ils sont encore dans cette salle.Je profite de l'occasion
pour les saluer et les remercier pour le rôle important qu'ils
ont joué dans le règlement de la crise que traverse notre
pays.Je vous suis particulièrement reconnaissant à vous Monsieur
le Président du Directoire, Monsieur Seydou Diarra, et à tous
vos collaborateurs de m'offrir la possibilité aujourd'hui
de faire partager avec nos concitoyens ma passion pour notre
pays, mon ambition pour la Côte d'Ivoire qui nous appartient
à tous, ma vision de l'avenir, mais aussi mes préoccupations.Je
voudrais ici vous exprimer mes profonds regrets de n'avoir
pas pu répondre au rendez-vous du 13 novembre dernier. Vous
en connaissez les raisons.
C'est l'occasion pour moi de vous rendre hommage à vous, Mesdames
et Messieurs du Directoire et plus particulièrement au Premier
Ministre Seydou Diarra pour les efforts que vous déployez
pour que les Ivoiriens acceptent de se donner la main pour
construire ensemble notre beau pays, malheureusement déchiré
par tant de querelles inutiles. En ce qui me concerne, je
suis sûr que nombreux sont nos compatriotes qui attendent
que je lève définitivement des coins d'ombre de ma vie et
de mon histoire parce que tant de choses ont été dites sur
moi, ma famille et mes parents.En effet, pendant huit ans,
j'ai été l'objet d'une véritable campagne de dénigrement dans
certains journaux, à la Radio Nationale et à la Télévision
nationale sans que la parole me soit donnée pour faire des
suggestions ou pour répondre aux calomnies et contre-vérités
qui ont été distillées dans l'opinion contre moi.
Que
n'a-t-on pas dit et écrit sur mon compte, sur ma famille,
sur mes parents, sur mes frères et sœurs et sur nos proches
? Pour mieux m'exclure du débat politique national, j'ai été
tour à tour traité d'étranger, de faussaire, d'usurpateur,
et d'ennemi de mon pays que je crois pourtant avoir servi
avec loyauté et honnêteté durant toute ma carrière.Je vous
parlerai donc d'abord de ma famille, de moi, de ma carrière,
de la question de ma nationalité, de mon bilan en tant que
Premier Ministre de 1990 à 1993, de la succession du Président
Félix Houphouët-Boigny. Je sais que cela intéresse beaucoup
certains de mes compatriotes. Il faut répondre à leur attente
en apportant tous les éclaircissements nécessaires. Même si,
ce qui essentiel à mes yeux, c'est la recherche des voies
et moyens pour aboutir à une vraie réconciliation.Dans la
dernière partie de mon exposé, je vous livrerai mes réflexions
sur la situation économique et sociale de notre pays avant
de vous faire part de ma vision pour que notre chère Côte
d'Ivoire retrouve sa sérénité et renoue avec la prospérité.
Alassane Ouattara, qui suis-je ?
Je me présente. Je suis Alassane Ouattara, né le 1er janvier
1942 à Dimbokro comme l'atteste mon acte de naissance.La déclaration
de naissance établie par le Médecin Capitaine BERGOUNIOU peut
être consultée à tout moment et en toute liberté à Dimbokro.
Mon père s'appelait Dramane Ouattara et ma mère s'appelle
Nabintou Ouattara née Cissé. Mon père Dramane Ouattara est
Ivoirien. Il est de Kong en Côte d'Ivoire, descendant de l'Empereur
Sékou Ouattara, bien connu des historiens de notre pays.
Mon père a eu à exercer à Sindou non loin de la frontière
ivoirienne, les fonctions de chef traditionnel de village.
Sindou faisait partie de l'ancien empire de Kong qui couvrait
alors une partie de la Côte d'Ivoire, du Mali et du Ghana.
Je suis de la lignée de l'Empereur Sékou Ouattara, fondateur
de l'Empire de Kong au début du 17ème siècle.
Le 1er de mes ancêtres qui a foulé notre sol vers les années
1700 s'appelait Tiéba. Il était accompagné de ses enfants
Sékou (dont je suis de la sixième génération), Famagan, Dabla
et Karakara.C'est son fils Sékou qui a est le fondateur de
Kong.Sékou Ouattara, souverain des Etats de Kong a donné naissance
à Djoridjan Ouattara, qui lui-même a donné naissance à Soumaoulé
Ouattara, qui à son tour a mis au monde Aboubacar Ouattara,
mon grand-père. Et c'est vers 1888 que naquit mon père Dramane
Ouattara.Vous savez que je parle d'une époque où les frontières
n'existaient pas. Nos traditions et les règles de succession
dans ces chefferies ignoraient les frontières héritées de
la colonisation.
C'est
ainsi que conformément aux règles et procédures de succession
propres à chaque communauté, mon père un Ivoirien authentique,
descendant de Sékou Ouattara s'est retrouvé chef à Sindou.Bien
qu'étant chef à Sindou, il n'a jamais cessé d'être Ivoirien.
A preuve, à chacun de ses passages entre la Haute-volta et
la Côte d'Ivoire, les autorités frontalières constataient
ses allées et venues dans son passeport ivoirien. Nos parents
Akan savent bien de quoi je parle.Ainsi, des Ivoiriens règnent
sur des villages situés au Ghana et en Côte d'Ivoire des Ghanéens
sont chefs. C'est le cas du Roi de Krinjabo dans le Samwi
qui a été Capitaine de l'armée ghanéenne.Une anecdote : Quand
mon père était à Sindou, il avait sa grande radio Grundig
fixée en permanence sur les fréquences des émissions de la
radio ivoirienne parce que à tout moment, il voulait des nouvelles
de chez nous. Pour lui, c'était le fil qui le rattachait à
son pays en dehors des visites qu'il recevait et des voyages
qu'il effectuait à Dimbokro et à Kong.Faut-il encore le rappeler?
Mon père, Dramane Ouattara, n'a jamais été voltaïque ou burkinabé.J'en
veux aussi pour preuve sa carte nationale d'identité établie
le 20 mars 1963 à Dimbokro par le commissaire de police de
l'époque et non en 1952. La voici ! Le Directoire du Forum
en a pris connaissance.
Quant
à ma mère, elle est originaire de Gbéléban dans le département
d'Odienné. Elle est née à Dabou où mon grand-père Ibrahim
Cissé a passé une bonne partie de sa vie au quartier Dioulabougou,
entre la gare routière et la Mosquée. Mes compatriotes Adjoukrou
le connaissaient très bien. Il avait des plantations à Akakro
où je suis allé bien souvent le voir. Tenez, l'un de mes oncles
s'appelait Mamadou Akakro. J'ai eu la chance d'avoir une mère
dont les parents étaient amenés à se déplacer beaucoup hors
de Côte d'Ivoire à cause de leurs activités. Ils étaient pour
cela obligés d'avoir des papiers. A titre d'exemple, ma mère
m'a remis le passeport de mon grand-père Ibrahim Cissé, né
en 1868 à Gbéléban, passeport que voici. Il est disponible
donc et il peut être consulté à tout moment. Ainsi, mon grand-père
maternel est bien Ivoirien. Donc, Nabintou Cissé, sa fille,
l'est aussi. Elle est encore vivante et Dieu merci, elle se
porte bien. Elle est ici dans cette salle.Figurez-vous, que
dans la campagne de dénigrement qui avait été orchestrée contre
moi, on avait prétendu qu'elle n'était pas ma vraie mère !
Alors, nous nous sommes volontairement soumis à un test ADN,
ma mère, mon frère Ibrahim qu'on appelle " photocopie " tellement
il me ressemble, mes deux sœurs de " même mère et de même
père ", comme on le dit couramment chez nous, Rockya et Sita.
Le test ADN est formel. Il confirme sans ambiguïté aucune
que Nabintou Ouattara, née Cissé, est bien ma mère et que
je suis bien son fils.
Le
test ADN est à la disposition du Directoire.De même, Ibrahim,
Rockya et Sita sont reconnus comme étant ses enfants, et donc
bien mon frère et mes sœurs.Or, ils sont tous reconnus comme
étant ivoiriens. J'ai d'autres frères et sœurs. Je ne voudrais
pas les nommer tous. L'un de mes aînés s'appelle Yssouf. Il
réside à Treichville. Il est même dans cette salle. Il est
Ivoirien. Sa mère est Adjoukro. Elle vient de Kosrou.En conclusion,
mon père est Ivoirien de naissance, ma mère est Ivoirienne
de naissance, Voici l'original de la CNI de ma mère.mes grands-parents
sont Ivoiriens de naissance, mes frères et sœurs sont tous
Ivoiriens de naissance. Tous ont leur certificat de nationalité
ivoirienne, sauf moi.
Que suis je alors ? Qu'ai-je donc fait pour être différent
?Qu'est-ce qui peut justifier cette conspiration contre ma
personne ?
Est-ce parce que j'ai abandonné mes fonctions de Directeur
Général Adjoint du Fonds Monétaire International en 1999 pour
répondre à l'appel du RDR ? Est-ce parce que j'ai accepté
d'en être son Président, puis son candidat ?
Est-il normal qu'on inflige à une mère de plus de 80 ans une
telle humiliation en la soumettant à un interrogatoire de
plus de quatre heures au motif qu'elle n'est pas ma mère ?
Vous chers compatriotes, qui d'entre vous accepterait que
sa mère subisse un tel traitement ? Une telle attitude est
indécente et contraire à notre culture et à la dignité humaine.
J'aime ma mère comme je respecte la mère de chacun d'entre
vous. Ma mère ne peut pas être la cible des folies de certains
hommes politiques. Non contents de chercher à me "voler" ma
nationalité, mes adversaires veulent m'arracher l'être qui
m'est le plus cher au monde.Hadja ! Je te demande pardon pour
tout ce que tu as subi à cause de moi. Je te serais reconnaissant
toute ma vie pour ton courage, ton soutien moral et tes prières
pour que la vérité apparaisse au grand jour.
Est-ce normal, parce que j'ai décidé de me mettre au service
de mon pays, qu'on traque mes proches, qu'on poursuive et
assassine tant de militants et sympathisants du RDR ? Est-ce
normal qu'on ait cherché à kidnapper mon épouse le mardi 3
octobre 2000 et à nous tuer le 26 octobre 2000 en attaquant
notre résidence ?
Est-ce normal qu'on ait jeté en prison en octobre 1999, Madame
le Ministre Henriette Dagri Diabaté, femme de convictions,
et de nombreux responsables du RDR parce que tout simplement,
ils ont manifesté leur indignation face au traitement qui
était infligé à notre parti et à ma personne, à la Radio et
à la Télévision Nationales ?Chaque année, je venais passer
mes vacances scolaires soit à Dimbokro soit auprès de mes
oncles maternels à Gagnoa. C'étaient de grands commerçants.
Abdoulaye Cissé et Feu Mamadou Cissé dit Mamadou Akakro m'ont
permis de parcourir la Côte d'Ivoire à bord de leurs camions
(les T45). Lakota, Divo, Gagnoa, Man, Abengourou, San Pédro
étaient quelques unes de leurs destinations. Grâce à eux,
j'ai eu l'avantage de découvrir très jeune la Côte d'Ivoire
profonde. Avant de quitter le registre familial pour aborder
mon cursus scolaire et ma carrière professionnelle, je voudrais
ajouter que j'ai été marié une 1ère fois avec une américaine
- et non une jamaïcaine -.
Je me suis remarié en 1991 avec Dominique Nouvian qui est
française.
Mon cursus scolaire et ma carrière
J'ai commencé l'école primaire à Dimbokro et ensuite, j'ai
suivi mon père à Sindou.Là-bas, à l'école primaire comme au
lycée plus tard à Bobo Dioulasso, on m'appelait " le petit
Ivoirien ".Après mes études secondaires sanctionnées par le
Baccalauréat en 1962 à Ouagadougou, j'ai bénéficié d'une bourse
américaine.La question que se posent souvent les personnes
sceptiques est la suivante : s'il n'est pas voltaïque, comment
a-t-il pu bénéficier d'une bourse au titre de la Haute Volta
?La réponse est simple : les bourses offertes pour effectuer
des études à l'extérieur d'un pays étaient attachées à cette
époque au territoire et non à la nationalité du bénéficiaire.
Ainsi, ils sont légions les ressortissants des pays voisins
qui ont fait leurs études avec des bourses étrangères offertes
à la Côte d'Ivoire. On ne choisit pas forcément dans une classe
ou dans un établissement scolaire les personnes de la nationalité
du pays mais les meilleurs élèves même s'ils ne sont pas des
nationaux. A leur lieu de destination, ils sont classés automatiquement
dans le contingent du pays de départ. Beaucoup de ces personnes
sont aujourd'hui établies dans leurs pays d'origine. Tel est
mon cas. A cause de ce qu'on a raconté à ce sujet, l'Ambassadeur
Frédéric Guirma qui représentait la Haute-Volta aux Etats-Unis
en 1962, a été amené à faire plusieurs mises au point à travers
des interviews dans des journaux dont Jeune Afrique et la
radio anglaise BBC, précisant que j'ai bénéficié de cette
bourse en tant qu'Ivoirien. De plus, il a écrit à mon conseil
Maître Emmanuel Assi pour témoigner de ce que je n'avais pas
la nationalité voltaïque.Grâce à cette bourse américaine,
j'ai étudié à l'Institut de Technologie de Drexel et à l'Université
de Pennsylvanie où j'ai obtenu mon Doctorat d'Etat en Sciences
Economiques(PHD in Economics). Comme économiste, j'ai commencé
ma carrière professionnelle au FMI. Cela a été une expérience
enrichissante puisque j'ai eu l'occasion ainsi de visiter
de nombreux pays et de m'enrichir de multiples expériences
à travers le monde.J'ai été heureux d'avoir été recruté quelques
années après à la BCEAO, dont le siège était alors à Paris
car cela me donnait l'occasion de travailler enfin pour mon
pays.
J'ai gravi les échelons à la Banque Centrale où j'ai assumé
les fonctions de Directeur des Etudes et de Conseiller Spécial
du Gouverneur Abdoulaye Fadiga. De ce passage à la BCEAO,
on peut retenir l'assistance que j'ai modestement apportée
au Gouverneur Fadiga pour le transfert de la BCEAO de Paris
à Dakar et la mise en place de la politique du personnel,
du cadre administratif et de la politique monétaire de la
Banque Centrale. C'est à Dakar, dans le cadre d'un accord
entre les autorités voltaïques d'alors et le Président Félix
Houphouët-Boigny, que j'ai été nommé en 1982 vice-gouverneur
de la BCEAO, poste normalement dévolu au Burkina Faso. Le
Président Houphouët Boigny avait certainement ses raisons.
Mais dès que le Président Sankara eut accédé au pouvoir en
Haute Volta, il exigea que je sois remplacé par un Burkinabé.
Ce qui a été fait.
Dans l'exercice de mes fonctions à la BCEAO, un passeport
diplomatique m'a été délivré par la Haute-Volta.
Tout le monde sait que le passeport diplomatique n'est pas
un acte d'identité. Il peut être délivré par un Etat souverain
à des étrangers dans l'exercice d'une fonction. Ainsi, en
Côte d'Ivoire, de très nombreux étrangers, Français, Angolais,
Sud Africains, Maliens, … en bénéficient légalement. Par ailleurs,
d'autres Ivoiriens, et non des moindres, ont utilisé comme
documents de voyage des passeports diplomatiques Burkinabés
ou Togolais. Tout le monde le sait, et pour ceux là, personne,
apparemment, ne se pose de questions. On me reproche d'avoir
utilisé le passeport diplomatique voltaïque pour établir les
actes notariés d'achat de biens immobiliers et une fiche d'ouverture
de compte bancaire.Demandez à n'importe quel juriste, il vous
expliquera que ces actes sont de nature purement commerciale
et n'ont donc pas pour effet d'établir une nationalité. C'est
cela la vérité. C'est le lieu de préciser que tout en étant
détenteur d'un passeport diplomatique de la Haute-Volta, jamais,
je n'ai été fonctionnaire dans l'administration publique burkinabé.
Jamais, je n'ai travaillé dans le secteur privé au Burkina
Faso. On peut le vérifier.
Pour compléter cette présentation, j'ai occupé les fonctions
de Directeur Afrique du Fonds Monétaire International de 1984
à 1988. Mon retour dans cette institution s'est fait après
consultation non pas des autorités burkinabées mais du Président
Félix Houphouët-Boigny qui m'a encouragé à accepter cette
proposition parce que, pour lui, c'était une fierté qu'un
Ivoirien soit promu à ce niveau dans une institution financière
aussi prestigieuse. Il a même comparé cette perspective à
sa propre expérience politique dans le gouvernement français.
Au décès du Gouverneur Abdoulaye Fadiga, à qui je dois beaucoup
dans ma carrière, le Président Félix Houphouët-Boigny m'a
fait le grand honneur de me rappeler pour assumer, cette fois,
les fonctions de Gouverneur de la BCEAO, poste réservé à la
Côte d'Ivoire.
Or, j'ai entendu le Président Laurent Gbagbo affirmer qu'il
était choqué par le fait que j'ai été vice-gouverneur au titre
de la Haute-Volta. Il a même dit qu'on ne peut pas être Gouverneur
de la Banque d'Allemagne et candidat à l'élection présidentielle
en France. C'est un amalgame regrettable.Loin de moi toute
idée de polémique. Mais, il sait mieux que quiconque, que
la BCEAO est une Institution sous régionale qui appartient
à huit états d'Afrique de l'Ouest à savoir le Bénin, le Burkina-Faso,
la Côte d'Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le
Sénégal et le Togo. Je n'ai pas été Gouverneur de la Banque
Centrale du Burkina Faso qui n'existe d'ailleurs pas.
Aussi, le débat devrait être clos dans la mesure où même le
Burkina Faso ne me reconnaît pas comme un de ses ressortissants.
Qui mieux que le Burkina Faso a autorité à dire qui est ou
non son ressortissant ? Le Président Blaise Compaoré l'a précisé
dans une correspondance que j'ai versée dans mon dossier de
candidature aux présidentielles d'octobre 2000. Voici la lettre.De
plus, avant de me nommer en 1994 au poste de Directeur Général
Adjoint du Fonds Monétaire International, le Directeur Général
d'alors, Monsieur Michel Camdessus, a pris soin de consulter,
cette fois encore, le Chef de l'Etat ivoirien et non pas le
Chef de l'Etat burkinabé. Quand la décision a été rendue publique,
le Président Henri Konan Bédié m'a adressé un télégramme de
félicitations.
Et pourtant, je suis rejeté hors des frontières de mon pays
et refusé par les autres. Je suis apatride. Pouvez-vous imaginer
ce que l'on ressent dans ce cas ?
En 1990, face à la crise économique sans précédent que notre
pays a connue, le Père de la Nation m'a appelé pour venir
l'aider à gérer la situation. Ainsi, j'ai présidé le Comité
Interministériel de redressement et de relance économique.
Puis, le Président Félix Houphouët-Boigny m'a confié les charges
de Premier Ministre et de Chef de Gouvernement, fonctions
que j'ai assumées jusqu'en décembre 1993, à sa mort.
Les faux sur les pièces d'identité
Parlons-en.J'ai été accusé de faux sur mes cartes nationales
d'identité de 1982 et de 1990.
Les autorités politiques d'alors qui ont porté ces graves
accusations ont ouvert une information judiciaire. Dans ce
cadre, elles ont soumis ma mère, cette femme de 80 ans à un
interrogatoire de plus de quatre heures. Par la suite, un
mandat d'arrêt a été lancé contre moi. J'en ai beaucoup souffert,
je l'avoue ; parce que j'ai bâti toute ma réputation sur mon
intégrité et mon honnêteté. J'avais la responsabilité de notre
monnaie et j'ai occupé de hautes fonctions comme celle de
Directeur Général Adjoint du Fonds Monétaire International.
A l'occasion de mon départ du FMI en juillet 1999, le Conseil
d'Administration m'a même décerné, fait rare, une motion spéciale
de félicitations pour ma très grande intégrité et pour le
travail accompli dans cette prestigieuse institution. Et c'est
moi que le pouvoir accuse de faux dans mon pays !En 1982,
alors qu'on avait aucun intérêt à douter de ma nationalité,
ma carte nationale d'identité m'a été établie normalement
au commissariat de Marcory au vu des documents exigés et présentés.
Comme je l'avais égarée, à l'occasion des élections générales
de 1990, j'en ai fait établir tout naturellement une autre.
Où est donc le problème ?
S'agissant de mon acte de mariage datant de 1966 à Philadelphie
aux Etats-Unis, tout le monde sait qu'il a été falsifié l'année
dernière pour le compte du gouvernement d'alors. A cet égard,
il est bon de rappeler que le Département d'Etat américain
s'est indigné de cette falsification d'un document établi
par la justice américaine. Et une plainte a été déposée l'année
dernière pour faux et usage de faux devant le Doyen des Juges
d'instruction du Tribunal de Première Instance d'Abidjan contre
les auteurs et leurs commanditaires. Certains compatriotes
rêvent aujourd'hui encore de découvrir des faux papiers ou
cherchent, au besoin, à en fabriquer. Faut-il le rappeler,
le jeune Vléi Dimitri, fut envoyé au Burkina Faso en 1999,
avec la mission de faire établir à mon nom un faux certificat
de nationalité burkinabé ; cela, par une tentative de corruption
des juges, ce qui lui valut une condamnation à une peine d'emprisonnement.
Enfin, pour ce qui est de la décoration que j'ai reçue alors
que j'étais à la BCEAO, c'est bien en tant qu'Ivoirien et
non à titre de Voltaïque que j'ai été décoré comme l'indique
et l'atteste le registre de décoration qui peut être consulté
à tout moment et par tous. Il s'agit du Livre d'Or des ordres
nationaux de la République de Côte d'Ivoire - 1978 à 1986.
A la page 181, le 15ème nom est celui de Alassane Dramane
Ouattara.
Chers Amis, soyons sérieux et réfléchissons un moment.
Depuis plus de 8 ans, on a cherché par tous les moyens à constituer
des dossiers dits " en béton " pour m'accabler et faire éclater
une soit disant vérité. On a dépensé une fortune, de l'argent
public et on a rien trouvé parce qu'il n'y a rien à trouver.
Je ne me suis jamais prévalu d'une autre nationalité que la
mienne. Je suis Ivoirien à titre exclusif. C'est donc à juste
titre que je considère être en droit de réclamer la reconnaissance
de ma citoyenneté pleine et entière puisqu'il est juridiquement
établi que je suis Ivoirien et que je suis éligible.
La Constitution
Je remercie le Président Laurent Gbagbo d'avoir éclairé
l'opinion nationale et internationale en avouant, publiquement,
que l'article 35 de la Constitution, a été conçu dans le seul
but de m'éliminer de la course à l'élection présidentielle.
Ainsi donc, notre Constitution, la Loi fondamentale, n'est
pas impersonnelle.
Pourtant, on nous répète à l'envi qu'une Constitution ne peut
être révisée pour un homme. Il nous est loisible de rétorquer
ceci : autant une constitution ne peut être faite pour un
individu, autant elle ne peut être faite contre un individu
en qui des millions d'Ivoiriens se reconnaissent.
Quelle crédibilité peut-on accorder alors à une Loi fondamentale
dirigée contre un citoyen et donc contre tous ceux qui le
soutiennent ?
Aujourd'hui, la preuve est faite que notre pays s'est doté
d'une Loi fondamentale facteur de division. Notre pays peut-il
inspirer le respect auquel il a droit en se dotant d'une constitution
qui porte la marque d'une telle exclusion ?
Que disent nos juristes, nos hommes de loi, nos constitutionnalistes,
quand on sait que notre loi fondamentale viole les droits
élémentaires de l'homme et renferme une discrimination aussi
intolérable que sous le régime de l'Apartheid en Afrique du
Sud où les noirs étaient considérés comme des citoyens de
seconde catégorie.
Qui pourrait alors, après l'aveu du Chef de l'Etat, ne pas
soutenir nos revendications visant à réviser la Constitution
?
C'est le lieu de prendre à témoin la communauté internationale
de la manipulation à laquelle l'adoption de la Constitution
ivoirienne a fait l'objet de la part d'une certaine classe
politique qui rechigne à la compétition. La Chambre Constitutionnelle
de la Cour Suprême a donc utilisé des arguments fallacieux
pour me barrer la route de la course à l'élection présidentielle
d'abord, aux élections législatives ensuite. Parmi les principales
raisons avancées par cette institution : l'acte d'individualité
de ma mère ne serait pas signé. Voici l'acte d'individualité
qui figure dans mon dossier de candidature. Il est bel et
bien signé. C'est le juge Kouakou Brou Bertin qui a signé
cet acte. On peut l'interroger. Il est vivant.
C'est donc à juste titre que nous réclamons aussi la reprise
des élections générales.
Ma nationalité et mon éligibilité : Un
problème politique
Les faits sont là : mon problème ne relève pas de la justice.
Il s'agit bel et bien d'un problème politique. Et, au delà
de ma modeste personne, ce sont des millions d'Ivoiriens qui
sont exclus d'une citoyenneté authentique.Je ne suis qu'un
symbole.
Avant moi, il y a eu mon frère Djéni Kobina, un homme de convictions
et de courage à qui nous devons beaucoup. Du jour au lendemain,
il apprend qu'il n'est plus Ivoirien, mais Ghanéen. Subitement.
Son crime : avoir créé le RDR et s'être porté candidat aux
élections législatives de 1995 à Adjamé.Djéni en a souffert
jusqu'à sa mort. Avec lui, toute sa famille notamment Jacqueline
son épouse, Patricia, Joëlle, Franck et Isabelle ses enfants.
Elle continue d'être meurtrie. Nous aussi. Parce que Djéni
nous est cher. Je me souviens du jour où la candidature de
Djéni Kobina avait été rejetée. De la conversation téléphonique
que j'ai eue avec Joëlle, une des filles : " Tonton, m'a-t-elle
dit, toute malheureuse, si Papa n'est pas Ivoirien, que sommes-nous
alors ? ". J'en ai été très ému.
Lors de ses obsèques à Treichville, j'ai dit :" Plus jamais
ça ! ".
Apparemment, ce cri de cœur n'a pas été entendu. L'exclusion
continue dans notre pays.
Tout en rendant hommage à Djéni Kobina pour son engagement
et pour ce qu'il a fait pour notre pays, je demande sa réhabilitation
comme l'a déjà fait ici devant vous la Secrétaire Générale
du RDR.Je revendique ma solidarité avec tous les exclus de
la société ivoirienne, tous ceux qui sont rejetés à cause
de leur patronyme, de leur faciès ou de la couleur de leur
peau. Le combat que je mène est un combat pour la dignité
des Ivoiriens, de tous les Ivoiriens qu'ils soient du Nord,
du Centre, du Sud, de l'Est ou de l'Ouest, qu'ils soient des
métis ou qu'ils aient acquis la nationalité ivoirienne par
naturalisation. Les obstacles ne manquent pas. Mais fort du
soutien de tous, nous parviendrons à éradiquer les injustices
dont souffre une frange importante de la population ivoirienne.
Car, seuls les combats qu'on ne mène pas sont perdus d'avance.De
la même façon, notre lutte contre l'arbitraire et l'exclusion
doit être poursuivie aussi pour honorer la mémoire de tous
les Ivoiriens qui ont payé de leur vie leur refus d'une citoyenneté
à deux vitesses. Par respect pour la mémoire des trop nombreuses
victimes innocentes, à commencer par Djéni Kobina, rien, je
dis bien rien, ne justifie les nombreuses tueries, les viols
et les massacres dont la Côte d'Ivoire a été le théâtre. Nous
ne devons pas baisser les bras.
Si notre marche vers plus de bien-être et de progrès social
a été interrompue, c'est parce que lorsqu'il faut présenter
un projet politique, on vous parle de filiation. On vous demande
qui est votre père, qui est votre mère. Est-ce cela un programme
politique susceptible d'apporter des réponses aux préoccupations
des Ivoiriens ? Assurément, non !
Le charnier de Yopougon est une honte pour le pays d'Houphouët-Boigny.
Je me demande encore comment une telle manifestation de haine
a pu se produire dans notre pays. Les auteurs d'une telle
abomination doivent être absolument recherchés, poursuivis
et condamnés à la mesure de leur crime. C'est à cette seule
condition que le peuple Ivoirien accordera son pardon aux
criminels et à leurs commanditaires. Une vraie réconciliation
est à ce prix. C'est le lieu de rendre hommage à tous nos
militants, Ivoiriennes et Ivoiriens qui me soutiennent malgré
les exactions, les intimidations qu'ils subissent. Je pense
plus particulièrement à tous ceux qui ont perdu la vie parce
qu'ils croyaient en moi, parce qu'ils voyaient en moi un avocat
de leur cause. Je m'incline devant la mémoire de ces martyrs
et de ces combattants de la Liberté. Je partage la douleur
de leur famille et je leur demande pardon à tous, sans distinction
d'origine, de race ou de religion.
Chers compatriotes,Si mon nom est agité comme un épouvantail,
si je suis attaqué plus que de raison, c'est parce que mes
adversaires politiques ne veulent pas que je me mette à la
disposition de notre pays, de vous mes frères et sœurs qui
souffrez, qui ne savez pas de quoi demain sera fait, l'expérience
que j'ai acquise dans l'exercice de mes anciennes fonctions.Je
constate avec amusement qu'à chaque fois, à leur avènement
au pouvoir, les dirigeants successifs découvrent subitement
que je ne suis plus Ivoirien. Ainsi, j'ai été Ivoirien et
éligible jusqu'en 1993, et par la suite le Président Bédié,
qui me connaît bien pourtant, a engagé des poursuites contre
moi. A l'époque, le Président Gbagbo, dont le parti était
dans le Front Républicain avec le RDR, disait ne pas comprendre
que le pouvoir en place conteste ma nationalité, mieux il
affirmait qu'il fallait absolument que je sois candidat. Ensuite,
au début de la Transition, le certificat de nationalité établi
par le juge Zoro a été reconnu par la justice. Quelques mois
après, en octobre-novembre 2000, la Chambre Constitutionnelle
n'a pas reconnu les certificats de nationalité dûment signés
par des juges assermentés. Il y a quelques jours encore, un
nouveau rebondissement : j'apprends avec surprise que le certificat
de nationalité du mois de juillet 2000 qui avait été rejeté
en octobre 2000 est à nouveau valable. Alors, question : s'il
est valable, on peut donc en établir un autre à tout moment
? Je suis donc surpris que le juge ait refusé de m'en délivrer
un nouveau. La raison avancée, c'est que l'environnement socio-politique
ne le permet pas ! Est-ce du droit ? Est-ce de la politique
? A vous d'en juger !
Bilan : Président du Comité Interministériel
et Premier Ministre
Comme je l'ai souligné à maintes reprises, je souhaite me
soumettre à l'épreuve de vérité que constitue le Forum pour
la Réconciliation Nationale. C'est pourquoi il m'apparaît
important de revenir sur mon bilan en tant que Premier Ministre
et Chef de Gouvernement du Président Félix Houphouët Boigny.
Mais avant cela, je voudrais vous expliquer les circonstances
dans lesquelles j'ai été nommé Président du Comité Interministériel
de redressement et de relance économique. Contrairement à
ce qui a été soutenu, aucune contrainte ne s'est exercée sur
le Président Félix Houphouët Boigny pour qu'il m'appelle à
ses côtés. C'est faire injure à la mémoire de cet homme d'Etat
exceptionnel que d'affirmer que ce sont les bailleurs de fonds
qui lui ont forcé la main.Pour étayer mes propos, je vous
invite à lire l'ouvrage que Monsieur Jean-Christophe Mitterrand
vient de publier. Dans cet ouvrage intitulé " Mémoire Meurtrie
" (pages 96 & 97), Jean-Christophe Mitterrand fait un témoignage
édifiant. Je le cite :
"C'était en 1990. La Côte d'Ivoire était au plus mal économiquement.
Houphouët-Boigny voulait un Premier Ministre qui mette de
l'ordre dans les finances et mène une politique économique
rigoureuse. C'est à dire impopulaire. Il avait pensé au Gouverneur
de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO),
Alassane Ouattara. Après moult hésitations, Ouattara avait
décliné son offre. Il se sentait davantage l'âme d'un banquier
que celle d'un politicien. Déconvenue d'Houphouët. De passage
au Sénégal, je reçus un coup de téléphone d'Houphouët d'Abidjan
: "Ce soir, tu as un dîner à l'Ambassade de France à Dakar
auquel doit assister Ouattara."
Il connaissait mon emploi du temps mieux que moi ! Son idée
était que je fasse "aimablement pression " sur le Gouverneur
de la BCEAO. Nous étions une douzaine d'invités autour de
la table de l'Ambassadeur. Je n'avais jamais rencontré Alassane
Ouattara. Je découvrais un homme grand, mince, chaleureux,
élégant, peu disert mais intervenant toujours à propos. A
la fin du dîner, je m'isolais un moment avec lui, davantage
pour le sonder vis-à-vis de la proposition d'Houphouët que
pour faire " pression sur lui " . Je lui rapportais le coup
de téléphone du " vieux ", comme tout le monde appelait Houphouët
en Côte d'Ivoire. Il me fit part de ses craintes. Il lui fallait
avoir les mains libres pour assainir une économie au bord
de la faillite et appliquer des décisions impopulaires. Réduire
une fonction publique pléthorique, faire rentrer l'impôt,
empêcher trop de coulage notamment sur les taxes d'importation,
et contrôler le commerce parallèle non déclaré. Le chantier
s'annonçait immense. Finalement, il accepta le poste de Premier
Ministre après une conversation avec le Chef de l'Etat et
lui assura qu'il aurait les mains libres, hormis les décisions
concernant les nominations des ministres des Affaires Etrangères
et de la Défense. Alassane Ouattara put nommer un Gouvernement
essentiellement composé de " techniciens ", et ses accords
avec Houphouët furent parfaitement respectés." (Fin de
citation).
C'est cela la vérité !
C'est donc en toute connaissance de cause que le Président
Houphouët-Boigny m'a demandé d'assumer successivement les
responsabilités de Gouverneur de la BCEAO, de Président du
Comité Interministériel de redressement et de relance économique
et de Premier Ministre. Il savait parfaitement qui j'étais.
Si certains compatriotes ne me connaissaient pas, le Président
Félix Houphouët-Boigny, lui, avait suivi ma carrière. Il est
donc ridicule d'induire le peuple en erreur en insinuant qu'il
s'est fourvoyé en m'appelant à ses côtés.
Sans céder à la polémique, je voudrais rétablir ici quelques
vérités concernant le bilan de mon action en tant que Premier
Ministre.Souvenez-vous, l'année 1990 a été une des années
les plus difficiles et pour le Président Houphouët-Boigny
et pour la Côte d'Ivoire. En effet, le pays était au bord
du gouffre. L'Etat était quasiment en faillite. Il avait d'énormes
problèmes pour assurer les salaires des fonctionnaires. Pour
sortir de cette situation, on a rien trouvé d'autre à proposer
au Président Houphouët-Boigny que la réduction des salaires
des fonctionnaires de 10%. A l'annonce de cette mesure, les
Ivoiriens descendent dans la rue. Pour la première fois, le
Président Houphouët faisait face à un mécontentement généralisé.
Plus grave, il avait été abandonné par les siens qui étaient
convaincus que c'en était fini pour le " vieux " . Un jour,
il m'a fait venir de Dakar. Je l'ai trouvé seul, tout seul
et triste. Je garde encore cette image. Il m'a proposé de
rentrer au pays pour l'aider. J'ai accepté quelque temps après,
parce qu'un fils ne peut pas voir son père dans cet état et
rester inactif.Ainsi, j'ai cumulé les fonctions de Gouverneur
avec celles de Président du Comité Interministériel.
Pour
éviter une aggravation de la situation sociale, j'ai donc
pris la décision de ne pas appliquer cette mesure dont les
fonctionnaires ne voulaient pas. Cette décision a été fort
appréciée par tous les Ivoiriens.Le calme est revenu progressivement.
Mais il fallait faire plus au plan politique. J'ai donc proposé
au Président Houphouët d'appliquer l'article 7 de la Constitution
puisque le consensus n'existait plus. C'est ainsi que les
partis politiques ont été autorisés. Une telle revendication
me paraissait légitime et, dans le souci de favoriser un climat
de paix et de promouvoir la démocratie, j'avais encouragé
le Président Houphouët à s'engager dans cette voie.En vue
de poursuivre l'action que nous avons entamée, le Président
Houphouët-Boigny m'a nommé Premier Ministre et Ministre de
l'Economie et des Finances.
J'étais bel et bien ivoirien à cette période.
Le Président Houphouët l'avait confirmé et nul ne l'avait
contredit. Dans la hiérarchie du PDCI-RDA, j'étais le n°2.
A ce titre, quand le Président Houphouët était absent, j'avais
la responsabilité de gérer le Parti, assisté de mon frère
Laurent Dona Fologo.
Le chantier économique et social était vaste. Nous avons pu,
malgré les difficultés, réduire la gabegie, assainir l'économie,
restructurer la dette, faire rentrer l'impôt et préparer la
dévaluation afin de renouer avec la communauté internationale.Malgré
la conjoncture, nous avons crée les universités d'Abobo et
de Bouaké et nous avons réhabilité les cités universitaires
et de nombreux établissements scolaires. Mieux, les Ivoiriens
se sont mis au travail.Il est vrai que j'ai été amené, à mon
corps défendant, à prendre aussi des mesures impopulaires
sur lesquelles je voudrais m'expliquer. Parmi celles ci :
le raccrochage des nouveaux enseignants et la lutte contre
la fraude.
D'abord le raccrochage des enseignants.Ce n'est pas de gaîté
de cœur que nous l'avons fait. Nous comprenons que les enseignants
n'aient pas accepté qu'une telle mesure leur ait été appliquée.
Mais nous étions face à un choix extrêmement difficile : maintenir
les choses en l'état ou raccrocher les nouveaux enseignants
afin de pouvoir embaucher d'avantage de jeunes sortis de l'université.Dans
mon esprit, il ne s'agissait que d'une mesure provisoire.
Car j'envisageais d'y renoncer après la dévaluation, et de
revenir au décrochage. Après cette dévaluation, que mon équipe
a soigneusement préparée, le pays a engrangé des milliards.
Le problème des enseignants aurait dû être réglé dès1995.
Je me réjouis que le gouvernement actuel ait mis fin à cette
inégalité de traitement. J'exprime donc mes sincères regrets
à mes frères et sœurs enseignants qui ont subi, pendant neuf
ans, les effets de ce raccrochage.
Concernant la lutte contre la fraude, jamais il n'y a eu contre
la communauté libanaise un acharnement quelconque. Il est
vrai que parfois des excès ont été commis contre mes frères
libanais qui, du reste, apportent beaucoup à notre économie.
C'était une incompréhension. Je sais qu'aujourd'hui, ils sont
nombreux à préférer notre méthode faite de transparence et
de rigueur au harcèlement qu'ils vivent actuellement.
La succession du Président Félix Houphouët-Boigny
On a fait croire mordicus au Président Henri Konan Bédié que
je ne voulais pas lui céder le pouvoir conformément à la Constitution.Or
jamais, je n'ai eu l'intention d'utiliser des moyens détournés
pour confisquer le pouvoir. Pour moi, la Constitution devait
s'appliquer intégralement. Profondément légaliste, je ne pouvais
pas m'opposer à l'accession du Président Henri Konan Bédié
au pouvoir. Ce qui s'est passé est à mettre sur le compte
des incompréhensions entre mon aîné et moi. A ce sujet, il
n'y a pas la moindre équivoque. Quand j'ai appris qu'il était
impossible de sauver le Président Félix Houphouët-Boigny,
mon souci avait été d'être fidèle à ses recommandations. Et
j'ai la conviction d'avoir été digne de la confiance qu'il
a placée en ma personne. Je n'aime pas m'étendre sur les circonstances
de la mort du Président Félix Houphouët-Boigny. Elles ont
été extrêmement douloureuses pour moi.
Le coup d'Etat de 1999
A maintes reprises, des adversaires politiques m'ont fait
passer pour un putschiste.Je n'ai rien à voir avec le coup
d'état de décembre 1999 ; j'ai estimé en revanche que dans
l'intérêt de la Côte d'Ivoire, tout comme la plupart des autres
leaders politiques, qu'il fallait soutenir le Comité National
de Salut Public. Je constate que ceux qui nous accusent d'être
putschistes sont ceux-là mêmes qui sont restés au gouvernement
du Président Guéi alors que les ministres, appartenant au
RDR, avaient été remerciés. La Transition était bien engagée
quand tout a été mis en œuvre pour m'opposer au Général Guéi
qui a été un chef d'Etat major remarquable quand j'étais Premier
Ministre. Ensemble, nous avons servi avec loyauté le Président
Félix Houphouët-Boigny ; nous avons maintenu le pays en paix
pendant les absences du Père de la Nation. Au delà de la politique,
il est donc mon frère et il le demeurera.
Les propos sur la religion
La liste de mensonges qui ont été servis au peuple ivoirien
soit pour diaboliser le RDR soit pour me présenter comme un
épouvantail est longue. Il faut citer parmi eux mes rapports
à la Religion.Comme d'habitude, pour mieux m'accabler, mes
propos ont été délibérément travestis.En effet, en réponse
à une question qui m'avait été posée lors d'une réunion politique
à Paris le 9 octobre 1999, j'ai répondu exactement ceci :"
On brandit ma candidature comme un péril musulman. C'est honteux.
Un musulman est-il inapte à diriger un Etat ? Abdou Diouf
au Sénégal n'est-il pas musulman ? Le Maroc a eu le Roi Hassan
II et maintenant le jeune Roi Mohamed VI. Il faut laisser
les Ivoiriens choisir qui ils veulent. "Voilà tout ce que
j'ai dit. Si je suis profondément croyant, je reste attaché
à la laïcité de l'Etat. Aucune religion ne doit servir de
tremplin pour l'exercice du pouvoir d'Etat, et personnellement
je respecte toutes les croyances.
Il faut donc éviter d'opposer les religions, c'est dangereux.
Car, l'histoire l'a prouvé.
Les causes de la crise
Les témoignages qui ont été faits devant le Directoire du
Forum m'ont conforté dans l'idée que vous êtes conscients
que notre pays traverse une grave crise, une crise politique,
une crise économique, une crise sociale mais aussi une crise
de légitimité.
Aussi, la réconciliation devient-elle une priorité pour éviter
que la Côte d'Ivoire, qui a connu une longue période de paix
et de stabilité grâce à la clairvoyance du Président Félix
Houphouët-Boigny, ne sombre dans le chaos. Pour atteindre
cet objectif, nous ne devons rien cacher des difficultés auxquelles
le pays est confronté. Bien au contraire. Tout au contraire,
la gravité de la situation nous oblige à faire preuve de lucidité
et d'un sens élevé des responsabilités en identifiant les
causes d'une telle rupture et d'une telle crise de confiance.
A cet égard, un constat s'impose : nous, hommes politiques,
nous avons pêché par égoïsme et par inconscience.
Alors que notre devoir consiste à anticiper, à montrer au
peuple la voie à suivre et à tracer des perspectives, nous
nous sommes employés à exacerber les tensions et à creuser
davantage le fossé qui sépare les citoyens dans notre pays.En
désignant une frange des Ivoiriens comme des boucs émissaires
ou des pestiférés, nous avons joué les apprentis sorciers.
Les résultats du travail de sape qui a été entrepris sont
catastrophiques :
- la société ivoirienne connaît une fracture réelle,
- la cohésion nationale est mise à mal.
Les douloureux évènements dont nous n'avons pas fini de payer
les conséquences résultent de l'intolérance qui a été entretenue
dans notre pays. Pour n'avoir pas été à la hauteur de ce que
le peuple ivoirien attendait de nous, nous sommes comptables
de la déchirure sociale et du marasme dans lequel est plongée
la Côte d'Ivoire depuis quelques années. En ce qui me concerne,
je reconnais ma part de responsabilité dans ce qui est arrivé
et je demande pardon au peuple ivoirien qui continue de souffrir
de tant de calculs politiciens.Pardon aux familles des victimes
de cette politique aveugle qui a fauché tant de nos concitoyens
dans la fleur de l'âge. C'est en faisant notre examen de conscience
sans complaisance aucune, que nous trouverons les moyens de
conjurer le mauvais sort.
La situation économique et sociale
La situation économique est grave. OUI, je l'ai dit.
Selon certains, elle est même catastrophique. Elle devrait
nous interpeller tous. Pourquoi ? Les Ivoiriens sont fatigués
et inquiets. Les paysans voient leurs revenus baisser à cause
de la chute des prix des produits de base, notamment le café
et le cacao. Le vieillissement du verger café/cacao leur pose
des problèmes ; les rendements ayant diminué, les produits
sont de qualité médiocre.A cet égard, il devient urgent de
restaurer le secteur agricole et offrir aux planteurs plus
de revenus en les intégrant mieux à l'économie mondiale.
La vie est chère. Chaque Ivoirien le vit quotidiennement.
Le prix des denrées alimentaires a augmenté : le kilogramme
de riz est passé de 160 francs l'année dernière à 275 francs
et le kilogramme de viande de 1100 francs à 1300 francs. Une
de mes tantes qui est à Treichville me disait, il y a quelques
jours au téléphone, qu'il faut au moins aujourd'hui 5000 francs
par jour pour nourrir une famille de dix personnes contre
3000 francs il y a encore quelques mois.Conséquence de ce
renchérissement du coût de la vie : de nombreux Ivoiriens
ne mangent pas à leur faim ou sont obligés de manger une seule
fois par jour. Même la banane, la bonne banane " Agninrin
" est devenue si chère que déguster un plat d'aloko devient
un luxe pour les familles modestes!L'électricité, l'eau et
le téléphone ont connu une augmentation de 20% cette année.
Le prix du carburant a augmenté deux fois dans l'année. A
titre d'exemple, le gasoil est passé de 270 francs à 335 francs
puis à 410 francs le litre. Comme on le constate, la Côte
d'Ivoire connaît depuis deux ans une forte récession caractérisée
par une baisse de la richesse nationale. Tous les indicateurs
sont au rouge.
Parce que les économistes vous le diront : il s'agit essentiellement
d'un problème de confiance. La communauté internationale n'a
pas encore repris totalement sa coopération avec notre pays
et les investisseurs manifestent une grande méfiance à notre
endroit.Malgré les assurances qui nous sont données par le
gouvernement, le pays ne va pas mieux. Nombreux sont nos compatriotes
qui vivent dans l'angoisse de perdre leur travail. Les recettes
budgétaires, nous le savons, sont surévaluées et il est certain
que le pays ne sera pas en mesure d'honorer l'ensemble de
ses engagements si l'économie n'est pas remise sur pied. Arrêtons
donc de rêver en pensant que tout ira bien dans quelques mois
sans effort et sans programme économique crédible.
Il n'y a cependant pas de fatalité dans ce domaine. Nous pouvons
relever le défi de la pauvreté et du sous-développement auquel
nous sommes confrontés actuellement si nous savons nous y
prendre.
Les solutions existent et nous pouvons ensemble les trouver.
Chers compatriotes, souvenez-vous des premiers mois de 1990
quand notre pays était dans une situation similaire. La détermination
d'une équipe soudée autour du Père de la Nation, soutenue
par la très grande majorité de nos compatriotes, a permis
de sortir de la crise qui nous frappait. Il est donc possible
de répéter cette expérience, à condition que nous soyons unis
et déterminés, que chacun de nous apporte sa pierre à la reconstruction
de notre maison Côte d'Ivoire.
C'est un travail essentiel qui requiert la contribution de
chacun de nous et je puis vous assurer que je suis prêt à
le faire dans l'intérêt national.
Les propositions de sortie de crise
Mais la crise économique et sociale n'est que la conséquence
d'une crise de légitimité. Pour sortir de cette situation,
nous devons sérieusement nous atteler à l'élaboration d'une
nouvelle Constitution qui réaffirmera clairement l'égalité
de droits et de devoirs de tous les citoyens. La crédibilité
des institutions étant mise en doute, et parce qu'elles ne
sont pas représentatives du peuple Ivoirien dans sa globalité,
de nouvelles élections générales doivent être organisées.
De plus, il importe de mettre fin à l'impunité. A cet égard,
la lumière doit être faite sur le charnier de Yopougon. L'exigence
du maintien de l'ordre ne doit pas justifier des exactions
sur les citoyens telles qu'on les a connues ces derniers temps.
Il est important que cette mission se fasse dans le strict
respect de la loi et des droits humains. C'est le lieu d'indiquer
que nos forces de l'ordre doivent demeurer républicaines et
consciencieuses de leur devoir.En tout état de cause, le respect
des Droits de l'Homme doit devenir une préoccupation dans
notre pays. Il faut donc veiller à ce que l'Etat de droit
soit renforcé.D'une manière générale, une réflexion sur notre
institution judiciaire doit être menée avec courage et objectivité.
Le rôle de la justice est fondamental dans la cohésion d'une
société.C'est pourquoi, elle doit être forte et indépendante
pour répondre à l'attente des citoyens et en retour mériter
respect et fierté.
C'est à ce prix que la paix et la stabilité reviendront.
Pour ce faire, prenons tous ensemble l'engagement de tourner
le dos aux comportements générateurs de conflits et d'injustice.Il
est temps que nous nous consacrions à l'essentiel en dépassant
nos querelles politiciennes. Notre pays peut s'en sortir à
condition que disparaissent les injustices qui mettent à mal
la cohésion nationale. Pour que notre pays redevienne ce qu'il
a toujours été, un pays de paix et de stabilité, tous les
sacrifices doivent être possibles.C'est pourquoi, je voudrais
vous dire sincèrement que je n'ai pas de ressentiment.
A mes frères, Bédié, Guéi, Gbagbo, je lance un appel pour
que nous nous ressaisissions, pour que nous nous asseyions
pour discuter, selon une formule bien connue. En ce qui concerne
le Président Guéi, il n'y a pas lieu de se demander s'il doit
bénéficier ou non du statut d'ancien Chef d'Etat. Il est évident
qu'il y a droit tout naturellement, pour avoir assumé les
charges de l'Etat au plus haut niveau. Pour ma part, j'ai
pardonné à mes frères Bédié, Guéi et Gbagbo.Et je les invite
à en faire autant. Si nécessaire, avec la caution de tous
ceux qui se réclament du Président Houphouët-Boigny.
Car je souffre de voir mon pays marcher à reculons et s'enfoncer
dans la misère.
Conclusion Générale : Ma Vision
En conclusion, j'aime mon pays. Je l'aime profondément. J'ai
une ambition pour mon pays :
- faire de la Côte d'Ivoire une véritable société démocratique,
respectueuse des droits humains et de la liberté des individus,
- une société démocratique apte à inventer et à initier les
changements ce qui implique la reconnaissance et le respect
de l'autre, la participation de tous à la vie nationale,
- une société de bien-être et de progrès. Car, l'action politique
n'a de sens que si elle a pour finalité le bonheur du peuple.
Mon projet, c'est d'associer toutes les Ivoiriennes et tous
les Ivoiriens au renouveau de la Côte d'Ivoire, à la définition
des principes qui la guideront dans l'avenir et à ses grands
choix. Car on ne peut faire taire une grande partie de la
Nation. On ne peut davantage l'exclure des processus de décision.
La démocratie exige cette intervention permanente et cette
participation du peuple entier. Elle exige ce recours au dialogue
et au consensus. Nous ferons redémarrer l'économie avec la
restauration de l'Etat de droit. Et nous disposons d'atouts
formidables :
- des ressources humaines avec une population jeune,
- des femmes dynamiques dont le rôle doit être de plus en
plus reconnu,
- des cadres de grande valeur,
- des ressources naturelles avec notre potentiel agricole.
Notre pays ne peut pas se permettre d'être à contre-courant
de l'évolution du monde. Il doit renoncer à tout repli frileux,
à toute idéologie fondée sur l'incitation à la haine et le
refus de l'autre. Nous devons réapprendre à vivre ensemble.
La réconciliation, la vraie réconciliation :
- c'est la confiance retrouvée en nos capacités à gérer, à
nous développer et à entreprendre ensemble.
- c'est la confiance retrouvée des opérateurs économiques
et des investisseurs.
- c'est la confiance retrouvée de la communauté financière
internationale dont nous avons tant besoin du soutien.
Le retour des investisseurs et des bailleurs de fonds, c'est
le retour de la croissance, de la création d'emplois et de
l'amélioration du bien-être social.Soyons convaincus, ensemble,
que la fin des exclusions conditionne la vraie réconciliation,
qui elle-même conditionne le retour de la confiance.Tout en
ne perdant pas sa personnalité et son génie, la Côte d'Ivoire
doit continuer de s'ouvrir au reste du monde. C'est à cette
condition qu'elle retrouvera sa place en Afrique et dans le
concert des Nations.
Je suis prêt à apporter ma contribution pour que mon pays,
la Côte d'Ivoire, redevienne un pays de paix et de stabilité.
Je vous remercie. |