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Le groupe culturel krou se répartit en
une vingtaine "d'ethnies" plus ou moins importantes: 6
ethnies pour les Krou du Liberia, 15 ethnies pour ceux de la Côte-d'Ivoire.
Nous
savons peu de choses du peuplement krou ancien. Tout ce que l'on
peut affirmer c'est que d'une part le peuplement actuel est issu
d'un fond incontestablement autochtone, d'autre part le territoire
jadis occupé par ces populations autochtones s'étendait
beaucoup plus au nord et au nord-est. Comment expliquer ce "tassement"
des Krou au plus épais de la forêt et, partant, le
rétrécissement de leur espace traditionnel?
Trois types d'impulsion, très nettement distincts, semblent
avoir présidé à la mise en place du peuplement
actuel: la "poussée mandé" au nord, l'attrait
de la côte au sud, l'éclatement du royaume Ashanti
à l 'est. Ce que les historiens appellent la "poussée
mandé" provoqua de nombreux déplacements du nord
vers le sud(déplacements qui n'ont jamais eu l'allure d'une
migration, mais se traduisaient par de simples départs de
micro-unités, voire d'individus isolés), liés
essentiellement aux politiques impérialistes des États
qui se succédèrent, du XIV ème au XVIII ème
siècle, sur les bords du Niger (invasions, contraintes militaires,
assujettissements, de toutes sortes...). Cette poussée amena
vers la forêt les populations Krou les plus septentrionales,
apparemment déjà allergiques à toutes forme
de coercition, et sans doute aussi des éléments mandé.
Ce mouvement s'accentue à partir de la fin du XV ème
siècle, quand les caravelles prennent la relève des
caravanes, avec l'attrait de plus en plus fort que la côte
exerce sur l'intérieur, du fait des possibilités de
commerce avec les navires européens. L'éclatement
à partir du XVII ème siècle, du royaume Ashanti
(dont le berceau est l'actuel Ghana), et notamment l'arrivée
en Côte-d'Ivoire, au début du XVIII ème siècle,
des Agni et des Baoulé, qui refoulent vers l'ouest des groupements
moins puissants, contribue enfin à peupler directement, ou
indirectement, soit par l'apport de populations nouvelles, soit
par le refoulement de populations autochtones.
Il
est, bien sûr, tout à fait arbitraire de dissocier
Krou du Liberia et Krou de Côte-d'Ivoire; mais dans le cadre
de cette étude cependant, seuls ceux de Côte-d'Ivoire
retiendront notre attention.
Les
traits communs à la culture Krou
Nous avons annoncé qu'il n'existait pas moins de 15 "ethnies"
Krou en Côte-d'Ivoire. Dans une région comme l'Ouest
ivoirien, c'est en fait la notion même d'ethnie qui doit être
contestée; En effet, l'Ouest forestier ivoirien apparaît
comme un milieu continu où l'on passe d'une zone à
l'autre, d'une culture à l'autre, d'une ethnie à l'autre
par des transitions insensibles, où il est donc assez arbitraire
de tracer des frontières tranchées. Ce milieu continu
est fait d'une constellation de petites communautés souveraines,
chacune d'entre elles est au centre d'un réseau de relations
où entrent toutes les communautés situées dans
un rayon déterminé; Les réseaux centrés
sur deux communautés contiguës se recouvrent partiellement
mais ne se confondent jamais.
Cette continuité a comme corollaire l'existence d'un certain
nombre de traits communs à la culture Krou, que ce soit au
plan de l'organisation sociale, du mode de vie ou de la cosmogonie.
Les Krou forment une société de type lignager, à
filiation patrilinéaire, à résidence patrilocale
et à mariage virilocal. Leur organisation socio-politique
traditionnelle s'articule autour d'unités territoriales et
familiales qui s'emboîtent les unes dans les autres selon
un schéma pyramidal. C'est une société où
l'on constate l'absence de pouvoir central, de machinerie administrative,
d'organisation judiciaire; Une société où le
système segmentaire des lignages règle les relations
politiques entre segments territoriaux. La parenté joue donc
un rôle capital dans un tel type de société,
où la seule autorité vraiment incontestée est
celle de l'aîné du lignage; mais aussi le mariage,
en tant que créateur d'alliances, mariage dont la forte polygynie
et l'existence de compensation matrimoniale(ou dot) au taux élevé
font la clé de voûte de l'organisation sociale.
La
culture matérielle est, de même, relativement uniforme.
La civilisation Krou est une civilisation de clairière; En
effet les Krou pratiquent la culture itinérante sur brûlis,
le riz est la nourriture de base, socialement la plus valorisée;
Le manioc et le maïs constituent des nourritures d'appoint,
à ces produits vivriers traditionnels, s'ajoutent depuis
un demi-siècle, les cultures commerciales du café
et du cacao, dont la pérennité contribue à
stabiliser un terroir autrefois étroitement tributaire du
nomadisme agricole. L'élevage est peu développé,
mais le boeuf, objet jadis d'importantes fonctions rituelles (mariage,
funérailles), tient toujours une place de choix dans le patrimoine
lignager Krou. Si les populations côtières s'adonnent
traditionnellement à la pêche, la chasse (chasse collective
au filet chez les Dida et les Godié, chasse individuelle
au fusil ailleurs, piégeage) continue à être
à l'honneur chez les Krou de l'intérieur, dans une
forêt riche en gibiers. L'habitat, autrefois à base
de cases rondes, a presque partout adopté la case rectangulaire(sauf
dans l'extrémité sud-ouest du pays où de très
belles constructions traditionnelles subsistent), avec des murs
en pisé et des toitures en papo.
Si l'activité artisanale est intense au nord et au nord-ouest
de la région (artisanat d'art notamment : sculpture de masques
et de statuettes, dans laquelle excellent les Wè), elle est
plus réduite vers l'est (pays Bété et Dida),
et presque inexistante sur la côte, où les objets d'importation
européenne se sont très tôt substitués
à la production locale.
L'uniformité
de la culture Krou se traduit enfin par un conception de l'ordre
religieux sensiblement identique d'une population à l'autre
. Les Krou reconnaissent un dieu, créateur de toutes choses;
Mais ce dieu est trop loin des hommes pour qu'on puisse l'atteindre
sans intermédiaires, d'où la prolifération
des dieux secondaires que sont les génies, (résidant
qui dans un arbre, qui dans une mare, qui dans un rocher...ils décident
de la fécondité de la terre et celle des femmes, du
succès de la chasse et de celui de la guerre; il appartient
aux clairvoyants de les découvrir et d'interpréter
leurs exigences en matière d'interdits et de sacrifices).
Satisfaits,
ces génies, agents du Bien, veilleront au bonheur de ceux
qui les vénèrent; Mécontents, ils laisseront
des sorciers, agents du Mal, s'acharner sur ceux qu'ils veulent
punir. Entrent également dans ce panthéon une séries
d'êtres fabuleux qui hantent la brousse, et dont certains,
à l'allure humaine, de très petite taille et de peau
rousse, ont fait croire à l'existence de négrilles
dans la forêt ouest ivoirienne. Les ancêtres n'occupent
qu'une place insignifiante dans cet ordre religieux, ils ne sont
pas véritablement l'objet de culte.
Les
particularités de l'organisation sociale Krou
Si, comme nous l'admettons, la notion d'ethnie est contestée
dans l'Ouest ivoirien, le cadre géographique que l'appartenance
à tel ou tel grand groupement humain permet de définir(indépendamment
de son contenu exact) constitue néanmoins le niveau de référence
indispensable à une analyse plus fine de l'organisation sociale
Krou . Par-delà l'uniformité de la culture dont nous
venons de présenter les grands traits, les formes que prennent
les agencements de la vie en société, d'une région
à l'autre, d'un groupement humain à l'autre, nécessitent
en effet une approche plus nuancée.
Mais
avant de procéder, ethnie par ethnie, à une telle
investigation, quelques précisions terminologiques s'imposent.
Le schéma théorique de l'organisation sociale Krou
est le suivant : L'ethnie se compose de tribus, la tribu de clans(ou
de lignages majeurs), le clan(ou le lignage majeur) de lignages
moyens, le lignage moyen de lignages mineurs(ou minimaux), le lignage
mineur(ou minimal) de familles polygyniques ou monogyniques. Pour
saisir le sens de ces différentes unités, il convient
d'avoir constamment présent à l'esprit que dans une
société de type lignager tout s'articule autour de
la notion de descendance.
Le
groupe de descendance le plus vaste est appelé clan quand
les individus qui le composent n'ont de leur origine commune qu'une
connaissance vague, se référant à un ancêtre
mythique, impossible à situer généalogiquement;
Il est appelé lignage majeur quand tous ses membres se rattachent
par des connexions généalogiques précises à
un ancêtre réel. Deux ou plusieurs clans, ou lignages
majeurs, qui à un moment donné de leur histoire décident
de "marcher ensemble", c'est-à-dire de former un
groupement d'alliance, soit pour faire la guerre, soit tout simplement
pour se marier à l'intérieur d'une sphère d'échange
matrimonial privilégiée, constituent une tribu. Les
clans ou les lignages majeurs ont une profonde histoire, ainsi que
des effectifs, variables. Plus l'ancêtre est éloigné,
plus le groupe est démographiquement étoffé,
plus la segmentation, c'est-à-dire la constitution de branches
différentes, risque d'être importante.
A
l'inverse, moins l'ancêtre est éloigné et moins
le groupe est étendu, moins la fragmentation est probable.
Le clan ou le lignage majeur se subdivisera ainsi généralement
en lignages moyens, le lignage moyen pouvant se définir comme
une branche géographiquement localisée du clan ou
du lignage majeur, se référant à un aïeul
éloigné en moyenne de 5 à 6 générations,
et ayant en principe acquis une certaine autonomie par rapport à
l'entité plus vaste dont il est issu. Le lignage moyen se
décompose à son tour soit en lignages minimaux, le
lignage minimal se référant encore à un aïeul
encore vivant ; Le lignage mineur ou le lignage minimal coiffent
enfin la famille polygynique ou monogynique.
Ceci, est le schéma théorique; Suivant les circonstances,
le clan ou le lignage majeur peuvent très bien se segmenter
directement en lignages mineurs, de même que le lignage moyen
peut ne comprendre que des familles polygyniques ou monogyniques.
Chaque groupe compte en fait des entités qui lui ont été
imposées par les impératifs particuliers de son histoire;
Aussi, le canevas présenté ici, ne fournit-il qu'un
cadre de référence.
Les
Wè (Guéré et Wobé)
Les Wè ou Wènion("les hommes qui pardonnent facilement"),
en qui l'administration coloniale a cru voir, au début du
siècle, deux ethnies différentes : Les Guéré
(de Gué-min, "les hommes (de la tribu) Guéo"
) et les Wobé (de Wé-bé : "là-bas
(ce sont) les Wé"), ne forment en réalité
qu'une seule entité. Les Wè sont très inégalement
répartis sur le territoire qu'ils occupent : Entre deux foyers
de forte densité, le pays dit Wobé au nord (au contact
de la savane) et le couloir entre le Nuon et Cavally à l'ouest,
s'étend une immense zone très peu peuplée.
Les villages, qui s'égrènent le plus souvent linéairement
le long des routes, comptent cependant presque toujours plus de
500 personnes.
L'organisation
sociale des populations Wè, tout en ignorant l'existence
de chefferies véritables, est incontestablement la plus structurée
et la plus complexe du monde Krou; du sommet à la base de
la pyramide nous rencontrons successivement (mais non nécessairement)
la confédération guerrière, bloa-dru ("tête
du territoire"), dirigée par un bio-kla ("grand
guerrier") ou too-bo("père de la guerre"),
dont le rôle en temps de paix se limite à des simples
fonctions judiciaires, mais qui en temps de guerre s'impose en chef
véritable; Le groupement de guerre, bloa ("territoire",
au sens de "patrie"), qui reproduit en plus petit la structure
de la confédération guerrière; la fédération
d'alliance, désignée également par le terme
de bloa, résultat de la fusion de deux ou de plusieurs patriclans;
le patriclan ou patrilignage majeur, tkè, qui s'identifiait
jadis au village, ulo, groupe de descendance le plus vaste et véritable
unité organique de la société Wè : le
chef en est l'aîné, nion-kla("l'homme vieux"),
qui règne sur le tkè en patriarche, il dispose des
biens collectifs(troupeau de boeufs notamment), tranche les litiges,
conclut les mariages(le tkè formant le cadre exogamique dans
la majeure partie du pays Wè); le patrilignage moyen : uunu
chez les Wè de l'ouest(résultat de la fragmentation
et de la dispersion géographique du tkè, souvent sous
l'effet d'évènements extérieurs- guerres tribales,
puis pénétration coloniale -, et regroupant au niveau
d'un même village l'ensemble des individus appartenant au
même patriclan), gnu chez les Wè de l'est(groupement
de descendance qui à l'intérieur du tkè désigne
les membres de lignées différentes); Enfin le lignage
mineur ou minimal, gbowon ou minhi.
Les
confédérations guerriéres - groupements ethno-politiques
de 2 éme niveau, inexistantes ailleurs en pays krou - présentes
dans le nord, le nord-est et le centre du pays wè
Les limites à l'intérieur de ces confédérations
ainsi que les autres limites sont celles des groupements inférieurs,
de type "tribu" ou clan, correspondant tantôt au
groupement de guerre, tantôt à la fédération
d'alliance, tantôt au patriclan.
Les Dida
Les Dida n'ont pas de mot pour se désigner comme peuple;
En effet, le mot "dida" n'appartient pas originellement
à la langue dida et son interprétation varie selon
les régions. L'opinion commune au Sud, est qu'il s'agirait
d'un mot avikam signifiant "les tatoués". Au Nord,
on le présente comme la déformation des mots baoulé
"di, la" dont le sens serait : "Mange et dors";
Ce serait un sobriquet railleur donné par les Baoulé
à leurs voisins de la forêt. Les Dida occupent les
marches orientales du pays Krou; Ils conservent de leur proximité
avec le monde Akan, dont de nombreux groupements de la zone de contact
se disent originaires, des traits de culture incontestablement empruntés
à une organisation sociale de type matrilinéaire.
Le
pays Dida est formé de 68 tribus, qui s'identifient par un
nom propre et comprennent en moyenne 8 villages. La tribu, tantôt
se confond avec le lignage majeur, tantôt est faite de lignages
moyens étrangers les uns aux autres; Hormis le cas où
elle coïncide avec le lignage majeur, jadis unité exogame,
ses membres ne partagent, en général, que le même
interdit alimentaire.
Le village composé d'un certain nombre de lignages moyens,
qui se réclament ou ne se réclament pas d'une souche
commune, a déjà une existence beaucoup plus fonctionnelle:
Groupe de chasse, dépositaire de certains droits fonciers,
il est politiquement souverain. Le lignage moyen, lokpa, est un
patrilignage localisé, constitué par des descendants
d'un ancêtre commun situé à la quatrième,
cinquième ou sixième génération ascendante.
Mais le lokpa est aussi l'ensemble des hommes qui participent à
la chasse derrière le même grand filet, avec leurs
ascendants et leurs descendants agnatiques; Unité exogame
chez les Dida de l'Ouest, il a des fonctions à la fois économiques(en
tant que propriétaire foncier, groupe de travail collectif
ou groupe de chasse) et politique(en tant composante de l'unité
souveraine qu'est le village).
Le lokpa se divise en siri(singulier : séré), "maisons";
le séré, qui est sans ambiguïté un groupe
de parenté, peut être soit un lignage mineur, soit
un lignage minimal;
Dépositaire de certains droits fonciers, jouant un rôle
important dans la régulation des échanges matrimoniaux,
cadre à l'intérieur duquel s'opère la transmission
des héritages, le séré apparaît comme
l'unité par excellence de gestion économique.
Les
Godié
Le terme godié dériverait de l'expression gwè-dgi,
littéralement "chimpazé-panthère",
surnom que leurs voisins du sud-ouest, les Neyo, leur auraient donné,
par allusion à leur tempérament frondeur, querelleur,
belliqueux, semblable à l'humeur qu'affichent ces deux animaux
quand ils s'affrontent.
L'organisation
sociale des Godié est en gros semblable à celle des
Dida, avec lesquels, il n'existe aucune frontière précise
et ils échangent très volontiers les femmes ; l'unité
sociale la plus grande est la tribu, bli ou mli suivant les régions,
fédération de patrilignages moyens qui ont décidé
de former ensemble soit un groupement d'alliance : aire privilégiée
de l'échange matrimonial; soit un groupement de guerre :
entité à même de se défendre en cas de
conflit; soit les deux à la fois. Cette fédération
d'alliance est dirigée par un bli-kagnon ou kamagnon, "l'homme
qui commande le bli", choisi pour ses qualités guerrières
et son sens de la justice. Le bli comprend de deux à plusieurs
lignages moyens, lolokpa. Les membres du même lolokpa occupent
généralement le même village, du, et ne peuvent
se marier entre eux. Le lignage moyen se subdivise lui-même
en séré, le séré étant, comme
chez les Dida, un lignage mineur ou minimal.
Peuvent
être rattachés aux Godié les Kotrohou, de leur
vrai nom Lègrègnoua, "les hommes des dents d'éléphant",
qui partis du pays Akan, atteignent par le littoral la lagune de
Fresco vers la fin du XVII ème siècle ou à
l'aube du XVIII ème siècle.
Les Kodia, peuvent également être rattachés
aux Godié; De leur vrai nom Nigbiyo, "les hommes du
bord de la mer", dont tous les villages étaient jadis
installés sur la rive gauche du Sassandra, et qui proviennent
essentiellement de l'éclatement de lignages Godi.
Les
Bété
L'origine de l'ethnonyme du peuple Bété demeure inconnue
; Ils constituent à la fois la population la plus importante
du monde Krou de Côte-d'Ivoire et celle qui occupe son espace
de la manière la plus dense.
Comme les Dida, les Bété ont une organisation sociale
marquée à l'Est par l'origine Akan d'un certain nombre
de groupements, se traduisant par la présence de matriclans,
et accentuant ses caractéristiques patrilinéaires
au fur et à mesure que l'on s'enfonce vers l'Ouest; Aussi
la distinction couramment établie entre Bété
de Gagnoa, Bété de Daloa et Bété de
Soubré est-elle tout à fait justifiée.
L'unité
socio-politique la plus vaste, la "tribu"(le pays Bété
en compte 93), correspond tantôt au clan, tantôt à
une fédération de lignages moyens. Cette unité
est désignée par un nom propre dérivé
de celui de son fondateur, ayant un nom générique
(digpi) à Daloa, elle comprend en moyenne 5 à 6 villages.
Si l'on discerne chez les Bété de Daloa, des "segments
de clan"(su ou suo, "tronc"), l'entité la
plus fonctionnelle semble partout être le lignage moyen :
gribé à Gagnoa, grébo à Daloa, grigbi
à Soubré; Cette entité symbolise un groupe
de descendants dont l'ancêtre se situe en moyenne à
six générations, et à l'intérieur duquel
en général l'on ne se marie pas. Le lignage moyen,
qui peut à lui seul, ou en association avec plusieurs autres,
former un village, se subdivise en lignages mineurs, kossu, avec
distinction, pour les Bété de Gagnoa, entre toyokossuyoko,
descendants d'un même aïeul, et noyokossuyoko, descendants
d'une même aïeule.
Le lignage mineur coiffe enfin le lignage minimal, gregbo(Gagnoa)
ou ligbwè(Daloa).
Peuvent
être rattachés aux Bété : Les Niaboua,
les Niédéboua, les Kouzié et les Kouya.
Les
Krou
Les Krou proprement dits occupent l'extrémité sud-ouest
de la Côte-d'Ivoire; ils sont d'ailleurs plus couramment appelés
Kroumen, "homme de Krou", nom donné par les Anglais
aux premiers Krou de la côte libérienne qu'ils embarquèrent
comme "navigateurs"(en fait comme hommes à tout
faire) sur leurs bateaux dès le XVIII ème siècle
; Le recours à la main-d'oeuvre krou s'étant très
rapidement généralisée sur toute la côte
entre Freetown(où s'établit une colonie Krou d'origine
libérienne vers 1790) et Sassandra, le terme de kroumen fut
par la suite appliqué sans discernement à tous les
embarqués, quelle que fût leur origine; Si, du Cavally
à San Pedro, le font de peuplement de la côte et de
son arrière-pays est authentiquement krou .
Les
"vrais" Krou sont à la fois peu nombreux, et inégalement
répartis sur le territoire qu'ils contrôlent. 26 tribus,
bloa ou blogba, se partagent le pays; la tribu, fédération
de plusieurs patriclans(ou patrilignages majeurs), tua ou tugba,
compte en moyenne 600 personnes, réparties en une dizaine
de villages; Le tua est l'unité de base de la société
Krou, celle qui constitue le plus souvent le cadre exogamique. Il
est rare que de nos jours le tua coïncide encore exactement
avec le village : Celui-ci est plutôt constitué de
lignages moyens relevant de tua différents, tua-minhi ou
encore bo-yu("enfants de même père").
Les
Kroumen dont les Krou forment le noyau central, occupent une place
tout à fait à part dans l'économie ivoirienne;
Au service des commerçants et explorateurs européens
depuis des générations, passés maîtres
dans l'art d'arrimer des billes de bois sur les cargos opérant
dans le golfe du Bénin(activité qui a rapporté
à Tabou et à son arrière-pays près de
300 millions de francs CFA en 1973), ils se sont petit à
petit créé un univers tourné davantage vers
la mer que vers la terre. Ainsi, ils ne font aucune différence
entre le "rivage" et le "village", tous deux
perçus depuis la mer, et désignés par le même
terme so, de l'anglais "shore" . Nous pouvons aussi rattacher
aux Krou : Les Wané, population de marins, qui assurent la
transition vers l'est, avec les Neyo.
Les
Bakwè
Surnommés Touwè, "ceux qui sont sous les arbres"
par les Krou, s'appelant eux-mêmes Srigbe, "devins-guerriers",
par allusion à leur dextérité à fabriquer
des médecines "tout azimuts", les Bakwè
devaient leur nom à l'expression ba-kwè, "attraper-tirer",
que scandaient leurs ancêtres quand ils effectuaient à
l'union un travail de levage et de traction(à l'instar du
"ho-hisse" français) . Ils occupent la rive droite
du Sassandra, de Soubré au pays neyo, sur une profondeur
de 70 km. Cet espace leur sert en fait plus de domaine de chasse
que de territoire de culture.
Les
Bakwè fournissent un exemple caractéristique de société
politique de type minimal, où rapports de pouvoir et rapport
de parenté sont étroitement confondus. Un groupement
seulement, sur 21 unités qui constituent l'ethnie, répond
à la définition d'une véritable tribu : Il
s'agit des Nigagba, à l'extrémité nord, qui
forment une fédération d'alliance de plusieurs patriclans.
Les autres entités sont toutes des groupes de parenté,
patriclans(ou patrilignages majeurs), gbado, parfaitement indépendants
les uns des autres, presque toujours exogames et n'ayant jamais
contracté entre eux d'autres alliances que matrimoniales;
Le gbado, compte 200 personnes en moyenne et comprend de 1 à
5 villages, le village s'identifiant le plus souvent au lignage
moyen, grigbe, qui tend aujourd'hui à prendre la relève
du gbado comme cadre de l'exogamie et, ce faisant, contribue à
accroître encore davantage l'autonomie du patriclan.
Peut être rattachés aux Bakwè la population
suivante : Les Oubi, dont les ancêtres ont quitté les
berges du Sassandra pour celles du Cavally à la suite de
querelles intestines.
Conclusion
Repliées
sur elles-mêmes dans un milieu peu accueillant, formant des
communautés farouchement in dépendantes et se suffisant
pour l'essentiel, les populations Krou ne connurent que très
peu de contacts avec l'extérieur jusqu'au début du
XIX ème siècle; Au Nord, le commerce de la kola ne
leur donnait qu'une ouverture indirecte sur le monde Mandé,
les courtiers et les colporteurs Dioula ne s'aventurant guère
dans la grande forêt. Au Sud, la traite avec les navires européens,
qui leur livraient pratiquement "à domicile" ce
dont elles manquaient, ne faisait que renforcer leur isolement.
Il
en va tout autrement dès la mise en place de l'appareil colonial;
A l'ombre des postes administratifs, embryons des futures villes,
s'installe très vite une population, de plus en plus nombreuse,
de commerçants et d'artisans, qui viennent de partout sauf
des campagnes environnantes. Puis avec le développement des
cultures commerciales du café et du cacao, qui trouvent dans
la forêt des conditions idéales, apparaissent les premiers
immigrants agricoles.
les villes du pays Krou, inexistantes il ya 80 ans, comptent aujourd'hui
au total plus de 150.000 habitants, dont 2/3 d'allochtones.
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