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À
sa disparition, en décembre 1993, Félix Houphouët-Boigny
laisse un pays relativement prospère et stable, que ses héritiers
vont s'employer à plonger dans le chaos. Récit. Yacé a déclaré que seul le Premier ministre devait se rendre à Yamoussoukro pour s'incliner devant la dépouille mortelle. J'ai objecté qu'il était impensable, dans ma position et compte tenu des fonctions que j'exerçais [président de l'Assemblée nationale], que je n'aille pas saluer la dépouille du président. J'ai donc décidé de m'y rendre, mais j'ignorais que le Premier ministre avait fait préparer l'avion présidentiel, qui se tenait prêt à l'emmener. Il ne m'a pas invité à l'accompagner, alors que, constitutionnellement, depuis la mort d'Houphouët-Boigny, j'étais le nouveau chef de l'État. » Qu'à cela ne tienne ! Il prend sur lui de se rendre par la route à Yamoussoukro, gros bourg bombardé capitale politique et administrative de la Côte d'Ivoire depuis 1983. C'est là que le « père de l'indépendance » s'est éteint à 6 h 25. Sur place, il s'incline devant la dépouille mortelle, présente ses condoléances à la famille éplorée, puis repart (dissimulé dans le coffre de sa Mercedes, comme le suggère une rumeur tenace ?) en direction d'Abidjan, où les événements semblent se précipiter. Le Premier ministre vient en effet d'annoncer sur les ondes la disparition du « Vieux » et la mise en place d'un comité d'organisation des funérailles. Bédié décide de ne pas laisser l'initiative à celui qu'il considère comme un adversaire, sinon un usurpateur. Avec quelques proches, il met au point un discours qu'il envisage de lire, dans le début de la soirée, à ses compatriotes. Ce sera dans le Journal télévisé de 20 heures. Sur un ton martial et d'une voix nasillarde, il rend un long et vibrant hommage au défunt, puis annonce qu'en application de l'article 11 de la Constitution il « accepte » d'assurer la charge suprême. La Côte d'Ivoire vient de tourner une page de son histoire moderne. Le destin d'Henri Konan Bédié, avocat formé à l'université de Poitiers, en France, bascule. Le lendemain, les Ivoiriens vaquent, comme si de rien n'était, à leurs occupations. Les chefs militaires font allégeance au nouveau maître du pays et l'armée se garde d'intervenir dans la querelle de succession. D'autant que la gendarmerie, considérée comme un corps d'élite, et son chef, le général Joseph Ehui Tanny, jouent la carte de la « légalité constitutionnelle ». Les ambassadeurs accrédités à Abidjan se bousculent au domicile de Bédié. Deux jours plus tard, le 9 décembre, Ouattara, chef du gouvernement depuis novembre 1990, présente sa démission, précédé de peu par Amara Essy, son ministre des Affaires étrangères. « J'avais l'intention de confier au Premier ministre l'expédition des affaires courantes jusqu'à la fin des obsèques, raconte Bédié. Je le lui avais fait savoir dans la nuit du 7 au 8 décembre par des amis communs. Il n'a pas accepté mon offre de demeurer en poste. » Un nouveau gouvernement est nommé le 15 décembre 1993, avec à sa tête Daniel Kablan Duncan, le grand argentier de l'équipe sortante. Très hésitant, celui-ci ne se résout à accepter le poste que sur l'insistance de Ouattara. Le nouveau président est un homme du sérail. À 59 ans (il est né le 5 mai 1934 à Dadiékro, près de Daoukro, en pays baoulé), il peut se prévaloir d'une solide expérience politique. Son parcours est ponctué d'éclipses suivies de résurrections spectaculaires. À 27 ans, il fut le premier ambassadeur de la Côte d'Ivoire indépendante aux États-Unis. Par la suite, il sera successivement ministre de l'Économie et des Finances, conseiller spécial chargé de l'Afrique à la Banque mondiale, à Washington, député, puis, à partir de 1981, président de l'Assemblée nationale. Il hérite du fauteuil d'un homme considéré de son vivant comme un « éléphant ». Et de la gestion d'un pays qui pèse encore de tout son poids économique, politique et diplomatique en Afrique de l'Ouest et au-delà. La tâche est gigantesque, et Bédié, qui n'a ni le charisme ni la légitimité historique de son prédécesseur, en est conscient. Il prend les rênes d'un pays qui, en dépit du travail remarquable réalisé par Ouattara, traverse une grave crise politique, économique et identitaire. « J'ai hérité d'un déficit de 1 200 milliards de F CFA, explique Bédié dans l'ouvrage déjà cité. À cela, il faut ajouter une dette extérieure de 18 milliards de dollars. Le déficit global s'élevait alors à 9 200 milliards de F CFA. » Il sait par ailleurs que le temps lui est compté. Vingt-deux mois le séparent du prochain scrutin présidentiel, prévu pour octobre 1995. Dans ces conditions, et alors qu'une dévaluation du franc CFA est imminente, il lui est difficile, pour ne pas dire impossible, d'imprimer sa marque, de mettre en place ses équipes et, a fortiori, de « tuer le père ». Résultat : le premier gouvernement Kablan Duncan est un subtil mélange de vieux et de neuf. On y retrouve quelques fidèles d'Houphouët (Laurent Dona Fologo, Amara Essy, etc.) aux côtés de nouveaux visages, qui ne sont pas tous pour autant inconnus du grand public. C'est le cas de Ngoran Niamien, ministre délégué à l'Économie et aux Finances et neveu de Bédié, qui est chargé de marquer de près le chef du gouvernement, soupçonné de sympathies ouattaristes. Et de Thimothée Ahoua N'Guetta, le confident du nouveau président, qui hérite du poste de ministre d'État chargé des Relations avec les institutions. Le vrai Premier ministre, c'est lui. En dépit de la crise économique, le « Sphinx » paraît donc bien parti pour réussir. D'autant qu'il est à tu et à toi avec Laurent Gbagbo, le chef de l'opposition, qu'il connaît depuis longtemps. En juillet 1994, écarté de façon peu élégante du jeu politique, Ouattara s'envole pour Washington, où l'attend un poste de directeur général adjoint du Fonds monétaire international. Libre de ses mouvements, ou presque, Bédié prend le contrôle du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI-RDA). Bien qu'affirmant se « situer au-dessus de la mêlée », il en devient même le président, manoeuvre maladroite qui débouchera sur une scission : en septembre 1984, Djeni Kobina crée le Rassemblement des républicains (RDR), où se retrouvent les partisans de Ouattara. Lors de la présidentielle d'octobre 1995, Bédié affronte un adversaire crédible, certes, mais sans réelle audience populaire : Francis Wodié, du Parti ivoirien des travailleurs (PIT). Devant ce qu'ils considèrent comme un « simulacre d'élection », les autres chefs de l'opposition ont choisi de s'inscrire aux abonnés absents. Vainqueur
d'un scrutin joué d'avance, Bédié peut enfin succéder
à Houphouët. Et voler de ses propres ailes. Timide et presque
emprunté à ses débuts, il prend peu à peu
de l'assurance, s'entoure de technocrates, d'hommes d'affaires, de membres
de sa famille... Outre Ahoua N'Guetta, Ngoran Niamien et le général
Tanny (le « monsieur Sécurité » du président),
les figures de proue de cette Passant résolument à l'offensive, Bédié entreprend de « déshouphouétiser » la Côte d'Ivoire, mais néglige l'inflation galopante, conséquence de la dévaluation du franc CFA, la grogne politique et sociale ainsi que dans les rangs d'une armée soupçonnée, lors du scrutin présidentiel de 1995, d'avoir eu des « états d'âme »... Invité à réprimer des manifestations populaires, le chef d'état-major, Robert Gueï, avait répondu que le rôle de l'armée n'était pas de « faire la police ». Tout à ses ambitions, Bédié s'attache à remplacer Yamoussoukro par Daoukro, son village, dans le coeur de ses compatriotes. Il y érige un luxueux hôtel, un palais de marbre, et y passe l'essentiel de son temps, histoire d'amener peu à peu l'opinion, comme naguère Houphouët, à accepter cette localité comme le lieu où se prennent les grandes décisions, où se joue le destin du pays. Superstitieux, il « défétichise » le palais de Cocody, où il refuse d'emménager en dépit des travaux de rénovation dispendieux entrepris sur son ordre. Autre manifestation symbolique du meurtre du père : il réhabilite, à titre posthume, Ernest Boka, le premier président de la Cour suprême. Accusé, en 1963, d'avoir trempé dans un complot imaginaire, celui-ci était mort sous la torture au cours de sa détention. Sur le plan diplomatique, Bédié revoit à la baisse les ambitions planétaires de la Côte d'Ivoire et s'ouvre à des voisins anglophones (Ghana, Liberia, Nigeria) que son prédécesseur n'avait eu de cesse, tout au long de son règne, de déstabiliser. Mais s'improviser réformateur comporte quelques risques. D'autant que le nouveau chef de l'État est loin de disposer des énormes moyens financiers de son prédécesseur. Et qu'il entend façonner sa propre image sur un socle idéologique. Le discours sur « l'ivoirité », dont les effets seront dévastateurs, apparaît à cet égard comme la grande trouvaille de Bédié pour exclure du jeu l'homme qui lui contestait l'héritage politique du « Vieux » : Alassane Ouattara. Entouré d'une cohorte de courtisans, le président devient sourd aux appels du « pays profond ». Il n'écoute pas davantage ceux de ses conseillers qui, dans leurs notes hebdomadaires, font état d'un mécontentement croissant au sein de la population et de remous dans les casernes. Quelques « affaires » dans lesquelles des proches du président sont mis en cause contribuent au pourrissement de la situation. Pour ne rien arranger, l'Union européenne annonce le détournement par les autorités d'une aide de 18 milliards de F CFA destinée à un programme de santé. Bref, le « pays d'Houphouët » est au bord de l'implosion. Mais son premier magistrat n'en a manifestement pas conscience. Le 22 décembre 1999, quarante-huit heures avant sa chute, on attend de Bédié un discours d'homme d'État. On espère qu'après avoir embastillé plusieurs responsables du RDR il saura se montrer magnanime. Las ! il se complaît dans la confrontation et se borne, dans une allocution prononcée devant les parlementaires, à des propos convenus sur « le respect de la légalité et la soumission à l'autorité politique et judiciaire ». Le 24 décembre, alors qu'il s'apprête à passer le réveillon en famille, à Daoukro, une poignée de militaires se mutinent. La révolte gronde aux portes de son palais. Il rentre précipitamment à Abidjan, se réfugie avec ses proches à la résidence de l'ambassadeur de France, puis à la base française de Port-Bouët, près de l'aéroport international d'Abidjan, d'où il est héliporté à Lomé, avant de rejoindre son appartement de la rue Beethoven, dans le 16e arrondissement de Paris. Il laisse son fauteuil, celui d'Houphouët devrait-on dire, au général Robert Gueï, l'homme qu'en 1995 il avait accusé d'avoir voulu le renverser. Trente-neuf ans après son indépendance, la Côte d'Ivoire vient de connaître son premier putsch réussi. Le « Vieux » doit se retourner dans sa tombe ! Poussé sur le devant de la scène par des « p'tits gars » bien décidés à faire table rase du passé, Robert Gueï (58 ans) est loin d'être un inconnu. Au temps d'Houphouët, il fut chef d'état-major des Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (Fanci). Sous Bédié, il sera successivement ministre du Service civique puis de la Jeunesse et des Sports, avant d'être radié de l'armée, amnistié et mis à la retraite d'office. Ce saint-cyrien (promotion « Serment de 1914 ») ne manque pas de caractère. Pendant les dix mois d'une transition militaire (décembre 1999-octobre 2000) passablement agitée, il ne cessera d'entretenir le paradoxe, de cultiver l'art de l'esquive. Derrière
un discours apaisant où il est surtout question de « remettre
le pays sur les rails » et de Mais en cette année 2000, une partie beaucoup plus tragique est en train de se jouer. Dans ce pays naguère considéré comme un eldorado, l'insécurité est désormais générale. Pis, elle est entretenue par ceux-là mêmes qui sont chargés de maintenir l'ordre. Assurés d'une quasi-impunité, des demi-soldes et des Rambos de foire font la loi dans les rues d'Abidjan. La vie politique est rythmée par des tentatives de putsch. Les Ivoiriens prennent subitement conscience des effets collatéraux du coup d'État du 24 décembre 1999. Livrées à elles-mêmes, des bandes armées affublées de surnoms sans équivoque - « Camorra » ou « Cosa Nostra » - sèment la terreur. La classe politique ne sait plus à quel saint se vouer, les ingérences des pays voisins se multiplient et les trafics en tout genre prolifèrent. Plus grave encore, les tensions entre communautés s'exacerbent. C'est dans ce climat délétère et propice à toutes les opérations de déstabilisation que le général Gueï entame sa conquête du pouvoir « par les urnes », laissant à Seydou Elimane Diarra, son Premier ministre, le soin de gérer le quotidien. En réalité, il va peu à peu s'aliéner tous ceux qui, le 24 décembre 1999, avaient salué la version ivoirienne de la « révolution des OEillets ». Le RDR d'Alassane Ouattara prend ses distances avec lui, puis retire ses ministres du gouvernement. L'article 35 du projet de Constitution soumis à référendum le 28 juillet 2000, et qui vise en fait à écarter Ouattara de la compétition, hypothèque lourdement la transition. La rupture entre Gueï et Ouattara est consommée. En
revanche, c'est sur le terrain des ambitions présidentielles contrariées
que prend corps la rivalité entre le général et Gbagbo.
Si les deux hommes n'ont guère de mal à s'entendre sur le
dos de l'ancien Premier ministre d'Houphouët, rien ne va plus dès
lors que le chef du Front populaire ivoirien (FPI) affiche son intention
de briguer la magistrature suprême. L'un et l'autre originaires
de l'Ouest, Gbagbo et Gueï sont de vieilles connaissances. Le 31
mars 1971, interpellé sous l'accusation de À la veille du scrutin d'octobre 2000, Robert Gueï, qui, grâce à des artifices juridiques, a également écarté de la course la plupart des « pointures » du PDCI-RDA, se retrouve pratiquement seul contre Gbagbo. Il est à ce point convaincu de l'emporter qu'il néglige de faire campagne. Pourtant, ce que ses courtisans lui avaient présenté comme une « simple formalité » va se transformer en cauchemar : le « petit détenu » de Bouaké le double sur la ligne d'arrivée. Avant même que les premiers résultats ne viennent confirmer cette victoire, la situation se dégrade. Gueï tente de remettre en question le scrutin, tandis que la violence se déchaîne dans les rues d'Abidjan : les partisans de Gbagbo refusent de se laisser voler leur victoire, ceux de Ouattara manifestent contre la mise à l'écart de leur chef. C'est dans ces « conditions calamiteuses », selon ses propres termes, que Laurent Koudou Gbagbo, né le 31 mai 1945 à Mama, une petite localité de la région de Gagnoa (Centre-Ouest), est investi président de la République, le 26 octobre 2000. Qui l'eût cru ? Gbagbo, le militant socialiste, l'opposant irréductible, dans le fauteuil du « Vieux » ! Lucide, le nouveau président sait que son mandat ne sera pas « un long fleuve tranquille », mais il n'imagine sans doute pas à quel point. De fait, il ne connaîtra guère de répit : violents affrontements au lendemain des législatives de décembre 2000, coup d'État avorté dans la nuit du 7 au 8 janvier 2001, mutineries, manifestations... À peine le Forum pour la réconciliation nationale (octobre-décembre 2001) s'achève-t-il que la violence reprend ses droits. Les élections locales et départementales de juillet 2002 débouchent, un mois plus tard, sur la constitution d'un « gouvernement d'union nationale ». Mais les signes annonciateurs d'une rébellion armée sont perceptibles. Celle-ci éclatera le 19 septembre 2002. Tout au long de la guerre civile qui va conduire à la partition de fait de son pays, Gbagbo affirme avoir ressassé la confidence qu'Houphouët lui fit quelques mois avant sa mort : « Hélas, hélas, tu me ressembles trop ! » Bien qu'il se refuse à toute comparaison avec son illustre prédécesseur, il n'hésite plus à identifier le combat qu'il mène pour le retour de la paix et la restauration de l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire national à celui engagé par le Vieux, à l'époque coloniale, pour l'émancipation de son peuple. Alors
que son pays émerge difficilement de l'épreuve, Laurent
Gbagbo semble désormais habité par l'obsession de laisser
une marque dans l'Histoire. À défaut d'avoir pu mettre en
oeuvre son programme de « refondation », il ne désespère
pas, si la Côte d'Ivoire renoue avec la paix et si la chance lui
sourit lors de la prochaine présidentielle, de relancer les réformes
déjà amorcées, qu'il s'agisse de la décentralisation,
de l'égalité d'accès à l'éducation
ou l'assurance-maladie universelle, son dada. Il est convaincu que les
Ivoiriens, dans leur grande majorité, finiront par lui donner les
moyens d'asseoir et de conforter son autorité. C'est de cette certitude
que procède son empressement à se mesurer à ses adversaires,
en octobre 2005. Il sait également que les Ivoiriens le jugeront
en dernier ressort sur sa capacité à restaurer l'unité
du pays. D'où son souci de voir la force onusienne de maintien
de la paix se déployer le plus vite possible dans le pays et remplir
les mandats qui lui ont été assignés par le Conseil
de sécurité. En dépit des accords de paix de Marcoussis, de Kléber, de Lomé ou d’Accra, la crise ivoirienne s’enracine de plus en plus dans la barbarie et dans une impasse explosive. Les nombreux accords de paix, notamment les accords de Marcoussis, signés par tous les partis présents y compris par le FPI de Laurent Gbagbo, avaient pourtant suscité beaucoup d’espoir dans la population ivoirienne ainsi que dans la communauté internationale. La France avait réussi à trouver une solution de compromis de sortie de la crise en associant à son initiative très courageuse et responsable les principaux partis politiques ivoiriens, l’UA, la CEDEAO, l’ONU, la CEE ainsi que certains organismes internationaux. Sous l’égide des Nations Unies, les résolutions 1464, 1479 et 1498 votées par les membres de cet organisme apportaient aux accords de paix de Marcoussis et de Kléber une dimension et une reconnaissance internationale. Malgré la constitution d’un gouvernement d’union nationale dans le dessein de favoriser un climat de paix et de réconciliation, mais aussi le maintien du président Laurent Gbagbo à la tête du pays jusqu’en 2005, les flammes de l’enfer dans lesquelles se consument les populations ivoiriennes semblent s’activer de plus belle. Les exactions et assassinats s’intensifient et restent impunis. Les milices proches du pouvoir FPI appelées « patriotes » molestent des magistrats en toute impunité ; comme si cela ne suffisait pas, des manifestants pacifistes sont abattus « par décret » par les forces de l’ordre, « payés » pour protéger ceux qu’ils tuent sans trop savoir pourquoi. Les ordres sont les ordres et l’histoire se chargera d’établir les responsabilités respectives des uns et des autres dans cette indécente sauvagerie que connaît aujourd’hui la Côte d’Ivoire. On ne peut que constater avec horreur et mortification l’impasse dans laquelle se trouvent en ce moment les accords de Marcoussis. Leur application semble fortement compromise. De fait, la paix sociale et le sort de millions d’ivoiriens et d’africains qui dépendent de l’application des accords de Marcousssis semblent également incertains. Dans cette crise ivoirienne, qui a intérêt à ne pas voir la paix et la démocratie s’instaurer ? Comment analyser les enjeux des différents acteurs de cette crise ainsi que les différentes stratégies qui s’affrontent sans vraiment se convaincre, parfois même au risque de conduire les populations prises en otage à de véritables massacres fratricides, proches de ceux que nous avons hélas vus au Rwanda, au Libéria, en Sierra Leone ou en Angola ? Commençons notre analyse par Alassane Dramane Ouattara. Aux dires « des patriotes du FPI » totalement intoxiqués par le discours machiavélique et manipulateur du pouvoir d’Abidjan, il serait à l’origine de cette crise parce qu’il a osé – en tant que Premier ministre en exercice – manifester son désir d’être candidat à la présidence de la République de Côte d’Ivoire à la mort du Président H. Boigny en 1993. Comment
peut-on comprendre qu’un homme qui a été choisi par
le père de la nation ivoirienne en 1990 pour redresser l’économie
du ce pays-phare de l’Afrique francophone ne puisse pas continuer
à servir son pays surtout avec son l’excellent bilan réalisé
à la primature et reconnu par tous ? En 1990, date de sa nomination à la primature, Alassane Ouattara était inconnu du grand public ivoirien. Il ne faisait pas partie du sérail des politiciens de l’époque, tous disqualifiés et rendus responsables de la situation désastreuse de l’économie par la population qui subissait leurs mauvaises gestions précédentes. Le président Houphouët B. le prit alors sous son aile protectrice ce qui suscitait déjà des animosités politiques dans un univers de prédateurs féroces qui découvraient avec stupéfaction qu’il était possible de gérer l’état avec efficacité et réussite. Malgré son excellent travail réalisé en tant que Premier ministre en matière économique et sociale, Alassane Ouattara demeurait, à la fin de sa primature, toujours peu connu dans les zones rurales du pays. Il fut véritablement médiatisé par ses adversaires politiques ; de K. Bédié à Laurent Gbagbo en passant par Robert Gueï, tous ont contribué à légitimer sa candidature présidentielle et à lui donner une assise nationale. La classe politique ivoirienne dans son ensemble a développé une hostilité envers cet excellent gestionnaire parce qu’il représentait à leurs yeux une sérieuse menace dans leurs ambitions présidentielles. Les attaques politiques dont il fut victime ont malheureusement dérapé, échappant à tout contrôle de leurs initiateurs. De ce fait, en voulant écarter coûte que coûte cet homme de la scène politique ivoirienne, ses adversaires ont commis une faute grave d’appréciation dans leurs stratégies politiques. Ils n’ont malheureusement pas pris en considération tous les paramètres psychologiques et sociologiques de cette zone d’incertitude dans laquelle ils opéraient dans leur manipulation des foules. Les conséquences ne se sont pas fait attendre longtemps. Nous
constatons aujourd’hui avec désolation que le havre de paix
que fut la Côte d’Ivoire d’Houphouët s’est
transformée en champ de bataille fratricide et suicidaire dont
les véritables victimes sont les populations prises en otage. Elles
sont sacrifiées pour satisfaire des intérêts personnels
et politiques. En tant qu’historien, le président Gbagbo le sait : l’histoire nous a montré que lorsque les individus sont confrontés à une forte récession économique qui engendre un taux de chômage important et une profonde crise d’identité, l’étranger incarne toujours la source du malheur. Il est beaucoup plus aisé de manipuler les populations en leur désignant l’étranger comme responsable de tous leurs maux. Malheureusement, l’histoire se répète toujours au détriment des populations. Confiné dans le rôle de représentant symbolique d’une communauté, d’une religion, d’un groupe ethnique – et de l’étranger, Alassane Ouattara est devenu un symbole auquel s’identifient tous les étrangers, les musulmans, et toute personne éprise de liberté pour le combat contre l’ivoirité et en faveur des droits de l’homme. Alassane Ouattara se trouve lui même pris en otage entre son désir d’apporter ses compétences à son pays et le symbole dans lequel l’enferment ses adversaires politiques. Aujourd’hui, une grande partie de la population Ivoirienne opprimée et marginalisée se reconnaît dans son combat personnel pour rétablir sa dignité, mais aussi dans ses idées de démocratie et de dignité humaine. L’espoir de millions d’Ivoiriens aujourd’hui sans identité et brimés repose sur ses épaules. Alassane D. Ouattara ne semble plus avoir droit au désistement. Tous ses faits et gestes sont attendus et disséqués par de millions d’Ivoiriens qui attendent leur délivrance de la main de cet homme qui mesure avec gravité le poids de la responsabilité qui pèse sur lui. Il semble de plus en plus conscient et assume ce qui apparaît aujourd’hui pour lui comme un devoir face à l’histoire. Toutes ces personnes victimes de « l’ivoirité » semblent de plus en plus déterminées à voter pour lui parce qu’il représente leur seul espoir d’exister dans un pays considéré « libre ». Ses détracteurs auront au moins réussi à faire voter en faveur du RDR des électeurs qui en tant normal n’auraient pas forcément voté pour lui et pour son parti. Sa marge de manœuvre est délicate mais plus confortable que celle de ses détracteurs. En effet, en le diabolisant, ses adversaires l’ont malgré eux légitimé et érigé en victime aux yeux de la communauté nationale et internationale. En observant les villes conquises par son parti, le RDR, lors des dernières élections municipales, on peut constater que la plupart des grandes villes conquises sont des bastions d’où sont originaires ses détracteurs. À titre d’exemple, nous citerons Gagnoa, fief de Laurent Gbagbo, Daloa, bastion Bété, Bouaké, haut lieu du groupe ethnique Baoulé d’Henri Konan Bédié ou encore et San Pedro ville stratégique en matière économique. La preuve est faite que, malgré toutes ces années de calomnies et d’acharnement médiatique (toujours sans aucune preuve des accusations), le parti d’Alassane Ouattara a non seulement renforcé sa popularité mais a aussi confondu avec insolence ses détracteurs sur leur propre terrain. On constate de fait que la logique du peuple n’est pas celle de ses adversaires politiques qui, à défaut de programme, se sont orientés vers des pratiques politiques douteuses d’un autre âge. La question que l’on peut se poser aujourd’hui est de savoir si le président du RDR de Côte d’Ivoire pourrait se retirer de la course à l’investiture suprême de son pays sans décevoir toutes ces populations meurtries dans leur existence et qui fondent tous leurs espoirs en lui afin de retrouver un jour leur dignité d’hommes libres confisquée par des stratégies politiques xénophobes. En ce qui concerne le Président Laurent Gbagbo, nous constatons qu’il s’enfonce de plus en plus dans une impasse qui réduit sans cesse sa marge de manœuvre. En effet, après avoir exploité « le concept de l’ivoirité » initiés par ses prédécesseurs, pratiqué l’expropriation des propriétaires terriens d’origine étrangère, travesti le code de la nationalité toujours dans la même logique de ses prédécesseurs et refusé l’application des accords de Marcoussis, Laurent Gbagbo s’est piégé dans ses propres manœuvres et se retrouve pour le coup dans le collimateur de l’ONU. Comment cet habile politicien a-t-il pu ainsi se laisser piéger par cette dérive xénophobe mise en place par ses prédécesseurs ? Comment un militant de toujours qui a défendu avec force et courage les droits de l’homme et l’instauration du multipartisme et soutenu, dans son combat contre le « Vieux », par toute la population ivoirienne a-t-il pu ainsi basculer dans l’anti-démocratique ? Comment un opposant historique qui a su exprimer avec héroïsme et persévérance les droits et libertés individuelles et collectives de millions d’Ivoiriens a-t-il pu sombrer ainsi dans la xénophobie et l’atrocité ? Son habilité politique et sa grande connaissance de l’environnement socio-politique ainsi que de la psychologie des principaux acteurs politiques ivoiriens lui ont permis de louvoyer avec subtilité et opportunisme pour accéder au fauteuil de la Présidence. Enfin, il est arrivé au pouvoir après plusieurs années de lutte et de clandestinité, parfois douloureuse. En connaisseur de la réalité politique ivoirienne, il a vite compris qu’il lui fallait maintenant satisfaire la soif et la faim de pouvoir de ses compagnons de route. Dans ce dessein, il se retrouve dans l’obligation de se maintenir au pouvoir coûte que coûte sous la pression de ses anciens compagnons, aujourd’hui ministres, députés, maires, conseillers ou hauts fonctionnaires qui ne veulent pas perdre leurs privilèges et leur pouvoir. En effet, on a pu parfois sentir de sa part plusieurs tentatives de conciliation entravées aussitôt par une pression de ses compagnons de lutte. Ces derniers restent vigilants, observent ses faits et gestes (comme Alassane Ouattara) et le poussent à la résistance afin de conserver leur fauteuil. Lui aussi semble pris en otage entre les conséquences de ses propres manœuvres politiques et la pression de ses proches et de sa base. Aujourd’hui, face au dilemme de l’application intégrale des accords de Marcoussis, de la menace d’une plainte pour Crime contre l’Humanité auprès du TPI et de nombreuses enquêtes et résolutions de l’ONU, Laurent Gbagbo est confronté à des choix lourds de conséquences. Après son terrible bras de fer avec la France sous la pression de ses partisans, il lui faut à nouveau manœuvrer pour continuer à protéger et pérenniser les postes et les sièges de ses proches qui ne semblent pas êtres prêts à renoncer facilement au goût du pouvoir. Ajoutons à cette pression des élus, hauts fonctionnaires ou autres conseillers issus de son parti, le poids de ses conseillers religieux proches des pentecôtistes américains qui mettent l’ancien opposant d’Houphouët Boigny dans une situation inextricable. On sait par exemple que les Pentecôtistes américains exercent sur l’entourage du président une influence spirituelle forte. Dans son rapport de force face à la France pour l’application des accords de paix de Marcoussis, le pouvoir FPI semble s’être retourné vers les américains qui ne demandaient pas mieux dans leur bras de fer avec la France par rapport à l’Irak. Dans cette zone d’incertitudes dans laquelle naviguent les acteurs de la crise ivoirienne, le pouvoir FPI semble miser, sans vraiment trop y croire, sur la nonchalance de l’administration Bush à appuyer et soutenir avec force les résolutions de paix de l’ONU concernant la Côte d’Ivoire. Comment comprendre l’attitude de l’administration Bush dans son soutien timide aux accords de paix de Marcoussis ? A-t-elle un intérêt à jouer le jeu du pouvoir en place surtout lorsqu’elle entend les jeunes « Patriotes » du FPI dire ouvertement « la France dehors » et « vive l’Amérique » ,ou encore « nous allons faire aux français vivant en Côte d’Ivoire ce que font les Irakiens aux américains en Irak »? La présence Américaine sur le continent africain s’intensifie de plus en plus ces dernières années de façon stratégique et calculée. Les enjeux pétroliers et économiques en tout genre de la Côte d’Ivoire ne semblent pas à négliger dans le positionnement stratégique des puissances occidentales dans la crise ivoirienne. Comment interpréter l’indifférence américaine dans la crise ivoirienne et notamment face aux difficultés françaises dans cet épineux dossier ivoirien ? À qui profite les souffrances des populations ivoiriennes pour « jouer » ensuite les pompiers humanitaires ? Il est aussi intéressant de savoir que l’administration Bush communique haut et fort une loi votée en mai 2000 par le congrès américain sur les relations économiques et commerciales entre les Etats-Unis et 48 états africains ( l’Africa Growth and Opportunity Act ). En 2002, le représentant américain aux négociations commerciales multilatérales, Robert Zoelleck, désapprouvait avec une pointe de rivalité politique et stratégique, la légitimité du partenariat exclusif de la France vis-à-vis de ses ex-colonies. Comme pour bien souligner son engagement et son positionnement dans la géopolitique africaine, les importations américaines en provenance du continent sont passées d’un peu plus de 14 milliards de dollars en 1999 à 21,3 milliards en 2001. Face à ce nouveau rapport de force qui s’exerce entre les puissances occidentales pour le contrôle des ventes d’armes, des contrats d’exploitations des ressources minières et pétrolières en Côte d’Ivoire, mais aussi des contrats liés aux infrastructures à renouveler, nous constatons malheureusement que derrière de terribles drames humains peuvent se cacher d’énormes intérêts économiques, politiques et personnels. Macaire
Dagry
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