"Il ne faut plus donner de temps à Laurent Gbagbo" déclare Alassane Ouattara


Ancien Premier ministre de Côte d'Ivoire et opposant numéro un à Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara, qui a échappé de peu à une tentative d'assassinat, remercie la France pour son action politique et militaire. Et exige la stricte application, sous contrôle de l'ONU, des accords de
Marcoussis.

Y a-t-il , en Côte d'Ivoire , des motifs d'optimisme ? Alassane Ouattara .

Je voudrais le croire, mais la situation est si fragile. Jamais je n'aurais imaginé que mon pays se retrouverait un jour dans une telle situation de folie. C'est le résultat des manipulations du pouvoir, et de l'occupation illégale des médias par des personnes et des groupes qui n'ont aucun titre à
se retrouver aux commandes de la radio et de la télévision. Ils occupent les fauteuils de ceux qu'ils ont expulsés et, de là, ils encouragent la population à la haine en déversant leurs mensonges.

L'équipe Gbagbo doute de la mort de 9 soldats français à Bouaké... Connaissant la France et la démocratie française, il me paraît évident que la France n'aurait pas réagi comme elle l'a fait s'il ne s'était pas agi d'un cas de légitime défense. Une enquête a été, paraît-il, diligentée.
Mais quand vous pensez que le président ivoirien bombarde dans le Nord ses propres populations !...

« L'ivoirité est un concept abominable »

Qui sont les « jeunes patriotes » ?

C'est le camp présidentiel. C'est un groupe de jeunes financés, entretenus, entraînés. A leur tête : des personnes bien connues dont je ne citerai pas le nom pour vous éviter un procès. La Commission des droits de l'homme à Genève a établi à ce sujet un rapport : je souhaite qu'il soit rendu public.

Qui tenez-vous pour responsable des viols, agressions, exactions ?

Là encore, il faut qu'une enquête établisse les faits, les responsabilités et la chaîne de commandement.

Quelle est la stratégie que suit, s'il en a une, Laurent Gbagbo ?

Il a choisi la voie militaire. L'application des accords de Marcoussis ne s'est pas déroulée comme l'ONU l'exige. On vient de donner à Laurent Gbagbo un ultime délai : jusqu'au 15 décembre. Maintenant que ses avions et ses hélicoptères de combat ont été détruits, j'espère qu'il va revenir à la solution politique.

Est-il encore un président légitime ?

A l'origine, M. Gbagbo a été porté à la présidence par des mouvements de rue à la suite d'une élection contestée, d'où les deux principaux candidats (le président Henri Konan Bédié et moi-même) avaient été exclus. Au moment du décompte des voix et sans en attendre la fin, le général Gueï s'est proclamé président. Puis ça a été le tour de Gbagbo, qui a appelé les siens à
occuper la rue. M. Gbagbo n'est donc pas un président élu. Depuis, il a échoué puisque les deux tiers du territoire sont aux mains des forces rebelles.

C'est Marcoussis qui, paradoxalement, l'a relégitimé. Comme nous tenons à l'unité de notre pays, nous avons, en effet, accepté que les pourparlers aient lieu avec ses représentants. Pour le moment, nous « faisons avec ».

Que pensez-vous du concept d'« ivoirité », qui tend à trier entre bons et mauvais Ivoiriens ?

Ce concept est à l'origine de tout. Il a été introduit dans le code électoral puis dans la Constitution avec un objectif : écarter Alassane Ouattara. Il a été ensuite élargi pour exclure une partie des
Ivoiriens.

« Oui, si mon parti le veut, je serai candidat »

Si vous deviez définir ce concept... C'est un concept abominable, qui a abouti à mettre en cause l'unité de notre pays. Pourtant, à Marcoussis, deux choses avaient été décidées, mais elles
n'ont jamais été mises en oeuvre :
1. La révision du code de la nationalité pour que des générations de personnes nées en Côte d'Ivoire même si leurs parents étaient étrangers aient droit à la nationalité.
2. L'éligibilité de tous aux élections, notamment présidentielles, pour que les citoyens
puissent choisir librement. Qu'on passe aux actes !

Confirmez-vous que vous entendez être candidat ?

Si mon parti le souhaite, oui, je serai candidat.

Quel jugement portez-vous sur l'action de la France ?

Le président Chirac et les soldats de la force Licorne ont beaucoup fait pour mon pays. Je souhaite les en remercier publiquement. D'autant que c'est grâce au président Chirac que je suis encore en vie : j'ai fait l'objet d'une tentative d'assassinat et, sur ordre de l'Elysée, j'ai été
exfiltré de justesse par l'armée française. J'ajoute que la France a organisé, de façon courageuse, la rencontre de Marcoussis. En même temps, la France (avec, au départ, 4 000 de ses soldats sur notre sol ) a, de facto, permis à Laurent Gbagbo de rester en place. Car ce dispositif a empêché la rébellion de descendre jusqu'à Abidjan.

Le comble, c'est que ces forces françaises qui ont « sauvé » Gbagbo sont aujourd'hui accusées par lui des pires crimes, d'être une « force 'occupation » et même de vouloir lui faire quitter le pouvoir. C'est aberrant, c'est du délire, c'est de la manipulation. Au total, voilà une véritable dérive fasciste. Vous savez que les sièges des partis politiques (notamment le mien) ont été dévastés, que les domiciles de plusieurs ministres ont été saccagés, et que les locaux des journaux d'opposition ont été brûlés. Le pays est aux mains de groupuscules qui tiennent la rue.

Les accords de Marcoussis peuvent-ils être sauvés ?

Le président français a beaucoup travaillé pour que ces accords soient signés, et aussi pour l'embargo sur les armes que vient de décider l'ONU.
Nous remercions la France car ces armes étaient utilisées pour tuer des Ivoiriens. Et nous souhaitons que la France continue de soutenir le processus de sortie politique de la crise défini par l'ONU, et que les sanctions tombent contre ceux qui continueraient de s'y opposer. S'il faut
pour cela écarter Gbabgo, qu'il soit écarté. Je souhaite, sous le contrôle de l'ONU et sous la seule responsabilité du gouvernement de réconciliation, que le scrutin présidentiel ait bien lieu en octobre 2005. Il ne faut plus donner de temps à Laurent Gbagbo. Le 15 décembre doit être une
date-butoir.

Quel est votre état d'esprit ?

Je suis très malheureux. Nous sommes impuissants. Quand j'étais Premier ministre, la Côte d'Ivoire était, en Afrique, une forte puissance économique et la première puissance diplomatique. A cause de ce régime et de cette politique d'ivoirité, nous voici au ban de la société. Notre seul
espoir, c'est que tous les acteurs importants du continent africain sont maintenant associés au règlement de la crise, et font bloc derrière l'ONU et la France.

« Lionel Jospin était de bonne foi »

Vous sentez-vous en danger ?

Oui, absolument. Je ne serais pas ivoirien alors que j'ai été numéro deux du parti du président Houphouët-Boigny, Premier ministre, président par intérim, gouverneur de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest et directeur général adjoint du FMI ! Contre ceux qui s'accrochent au pouvoir, laissons les Ivoiriens décider librement de leur destin.

En voulez-vous aux socialistes français qui ont cautionné l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo ?

Aujourd'hui, François Hollande dit qu'il est infréquentable. En octobre 2000, en cautionnant son arrivée au pouvoir, le PS a cru bien faire, pensant éviter le chaos et croyant - un peu naïvement - qu'il pourrait l'influencer de l'intérieur puisqu'il est membre de l'Internationale socialiste.
Lionel Jospin était de bonne foi.

Qu'est-ce qui vous marque le plus ?

L'irresponsabilité et la méchanceté de certains hommes au pouvoir dans mon pays. Faire bombarder ses propres citoyens, couper l'eau et l'électricité à d'autres, tuer des soldats de la paix, cela vaudra, le jour venu, une comparution devant le Tribunal pénal international.

Propos recueillis par Dominique de Montvalon
Le Parisien