Alassane D. Ouattara, Président du RDR, sur ONUCI FM :“Personne ne sera exclu des présidentielles 2005 !”

C’est un grand coup réalisé par la radio de l’ONUCI, ONUCI FM, baptisée « Fréquence de la paix ». Pour sa première émission de l’année, le journaliste Thomas Makaya, animateur du magazine « Sur la route de la paix » diffusée, hier dimanche à 19 heures, a déniché trois gros calibres du microcosme politique ivoirien. Il a interrogé, depuis Paris, l’ancien Président de la République, Henri Konan Bédié, président du PDCI-RDA et l’ancien Premier ministre d’Houphouët Boigny, président du RDR, Alassane Dramane Ouattara. La troisième personnalité était l’ex-Premier ministre de la Refondation et président du FPI, Pascal Affi N’Guessan. Pendant trois tranches d’un quart d’heure chacune, les leaders politiques ont fait le bilan du processus de paix et fait leurs vœux pour la Côte d’Ivoire et les Ivoiriens. Nous vous proposons l’intégralité des échanges entre Alassane Ouattara et le journaliste.


Question : Merci M. Ouattara de vous avoir pour la première fois sur les ondes de radio ONUCI. Nous vous souhaitons une bonne et heureuse année 2005. Pensez-vous que les leaders politiques donneront un coup de fouet afin d’accélérer le processus de paix.

Alassane Dramane Ouattara : Je vous remercie. Je pense que bientôt nous serons, deux années après la signature des accords de Linas Marcoussis, signés en janvier 2003. Nous avions tous espéré qu’en un an ou deux, nous aurions pu nous retrouver sur le chemin de la paix et de la réconciliation. Mais, aujourd’hui, force est de constater que malheureusement, nous sommes loin du chemin. Nous avons bon espoir parce que la réalité est que les Ivoiriens ont beaucoup souffert ces derniers temps en raison de cette crise politique et sociale, mais qui est doublée d’une crise économique avec toutes les conséquences que nous connaissons actuellement. Nous avons bon espoir que 2005 sera l’année où nous pourrons organiser des élections démocratiques permettant au peuple ivoirien, à tous nos frères et sœurs d’élire démocratiquement le Président de la République ainsi que les membres de l’Assemblée nationale. Ceci permettrait à la Côte d’Ivoire de retrouver le chemin de la démocratie et donc du développement.

Q : De tous les projets de loi examinés par le Parlement, il y a une question qui continue de faire couler beaucoup d’encre et de salive, c’est celle qui touche à l’article 35 amendé par les députés et pour lequel l’option de référendum prôné par le camp présidentiel n’a pas eu l’assentiment de la majorité des parlementaires. Votre sentiment, M. Ouattara : doit-on l’adopter comme tel ou doit-on soumettre l’article 35 à l’approbation du peuple ivoirien ?

ADO : Je dois d’abord vous préciser que la majorité des parlementaires, malgré la composition actuelle du Parlement, a considéré que nous avions besoin de la paix. Le Parlement a voté, à plus des 4/5 la réforme de l’article 35 comme vous le savez, est un article qui, manifestement, a divisé les Ivoiriens par l’introduction des critères arbitraires pour la sélection des candidats à la Présidence de la République comme cela a été le cas en 2000. Référendum ou pas, là n’est pas la question. La question réelle, c’est que les Ivoiriens ont besoin d’élire un Président de la République de manière démocratique. Est-il envisageable ou pensable de voir un des signataires de l’accord de Linas Marcoussis être écartés des élections présidentielles ? La réponse est non ! Par conséquent, à quoi servirait un référendum sinon à diviser une fois encore le peuple ivoirien qui a tant souffert et qui attend véritablement la réconciliation ? De mon point de vue, il faut aller de l’avant. Il ne faut pas considérer qu’un référendum est nécessaire ou indispensable. Ce n’est pas le cas. Les accords d’Accra III l’ont bien stipulé. Le chef de l’Etat avait deux mois pour régler le problème de l’éligibilité des candidats. Il doit maintenant mettre à exécution sa signature. Ceci permettrait de dégager l’horizon, de permettre le regroupement des troupes, j’espère, des deux côtés, aussi bien du côté des Forces Nouvelles que de celui des FANCI, ouvrir le territoire national pour que les populations qui souffrent de cette fracture puissent enfin avoir accès à des services notamment de santé, de l’éducation sur l’ensemble du territoire ivoirien. De notre point de vue, il est urgent de ne pas s’attarder à des questions juridiques, à des questions de référendum. Mais, il faut plutôt aller vers des solutions politiques maintenant que l’Assemblée nationale a marqué clairement son accord pour que cet article 35 soit modifié.

Q : Le pouvoir laisse comprendre que dès lors que l’option référendaire ne serait pas adoptée par les députés, l’article 35 ancienne formule sera toujours en vigueur.

ADO : Ceci est le point de vue du pouvoir. Je me souviens que le pouvoir avait dit également qu’il était impossible d’envoyer l’article 35 au Parlement tant que le territoire national serait divisé. Je crois qu’il faut arrêter ces genres de manœuvres politiciennes. Les Ivoiriens ont assez souffert. La situation économique est catastrophique. Les conséquences sociales sont désastreuses. Il faut qu’on sorte de cette crise et qu’on ait des élections démocratiques. Tout le monde sait que nul ne pourra être exclu du scrutin d’octobre 2005. C’est un constat. Il faut donc trouver la formule politique pour régler ce problème et aller de l’avant.

Q : Le processus de paix est supervisé par l’ONUCI. Alassane Ouattara, vous avez, il y a quelques jours, jugé mal l’action des Nations Unies tendant à réactiver le processus de paix. Maintenez-vous cette position en dépit du fait que le Conseil de sécurité ait envisagé de recourir à des sanctions individuelles ? Estimez-vous toujours que l’ONU doit aller plus loin ?

ADO : Oui ! Je souhaite que l’ONU aille plus loin. Dans plusieurs directions. D’abord en ce qui concerne le volet politique, il n’y a pas que l’article 35. Il y a toutes les questions liées à la nationalité et aux élections. Manifestement, les modifications apportées récemment au Code de la nationalité ne sont pas acceptables. Elles ne sont pas conformes à l’accord de Linas Marcoussis. En matière de processus électoral, la loi votée par le Parlement concernant la mise en place d’une Commission électorale indépendante (CEI) n’est pas non plus valable. Plus qu’elle n’est pas conforme à Linas Marcoussis. Elle ne donne pas la possibilité d’avoir une élection véritablement crédible avec les institutions indépendantes. Bien sûr, il y a d’autres questions importantes que je pourrais citer, mais je m’arrête à ces deux questions du volet politique. Ensuite, il y a également le volet militaire. Il est temps que les Nations Unies, l’ONUCI notamment, aient le mandat nécessaire pour imposer la paix. Les Ivoiriens ont besoin de paix. Les souffrances sont énormes. Notamment, dans le Nord où il n’y a pratiquement plus de centres de santé. Les écoles y fonctionnent en général en moyenne de 50 % de leurs possibilités. Il faut donc une imposition de la paix sur l’ensemble du territoire national. Une fois que les modifications conformes à l’esprit de Marcoussis seront faites aux lois, il faut que le regroupement des troupes soit fait au Nord comme au Sud.
Le troisième volet qui me paraît important et que l’on ne mentionne pas assez, c’est le volet économique. Voici bientôt quatre ans que la Côte d’Ivoire ne reçoit aucun soutien financier de l’extérieur en raison de la mauvaise gouvernance de ce gouvernement et des violations très graves des droits de l’Homme. La Côte d’Ivoire ne peut pas continuer d’être isolée du reste du monde. Il y a donc nécessaire d’imposer un certain nombre de choses, par des sanctions, pour que nous arrivions à faire avancer le processus. De mon point de vue, les Nations Unies doivent rapidement mettre en place, j’espère au plus tard le 15 janvier, les sanctions nécessaires pour qu’enfin, ceux qui retardent le processus de paix et de réconciliation puissent voir que la majorité des Ivoiriens aspirent à la paix. Nous avons besoin d’y aller.

Q : A propos du volet économique, la Côte d’Ivoire ne fait plus partie de l’AGOA, ainsi en a décidé George Bush. C’est une décision lourde de conséquences pour les exportations de la Côte d’Ivoire vers les Etats-Unis.

ADO : Bien sûr, parce que la Côte d’Ivoire a quand même un tissu industriel important par rapport aux autres pays de la sous-région. L’AGOA nous permettrait d’accélérer nos exportations de certains produits vers les Etats-Unis. Evidemment, les Etats-Unis ont des critères très précis concernant le maintien dans l’AGOA. L’un des critères essentiels est le respect des droits de l’Homme . Il y a également le suivi de la démocratie dans le pays. Bien que nous soyons attristés au sujet de nos compatriotes, de notre pays, il faut reconnaître que cette décision est lourde de conséquences et ne fera qu’aggraver la situation économique et sociale. Il faut donc que le processus soit mis en œuvre rapidement et que les sanctions le soient également pour que nous puissions montrer à nouveau aux Etats-Unis et au monde que nous respectons les critères fondamentaux de la démocratie et des droits de l’Homme, pour que nous soyons réinscrits dans l’AGOA.

Q : N’est-ce pas une décision inattendue des Etats-Unis contre un pays meurtri par la guerre ?

ADO : Je n’ai pas de jugement à porter sur la décision du gouvernement américain. Chaque gouvernement a sa manière de gérer ses problèmes. Il s’agit, pour les Américains, de faire des subventions indirectes à partir de l’annulation des droits de douane sur ces produits. Les Etats-Unis souhaitent donc que leurs ressources soient utilisées d’une certaine manière. C’est leur décision et je n’ai pas de commentaire. A nous de nous conformer à ces critères comme le font de nombreux pays africains qui bénéficient de l’inscription dans l’AGOA.

Q : Un mot sur les relations PDCI-RDR. Après l’épisode d’Accra, on vous a vus, main dans la main, avec le Président Bédié ainsi qu’à Paris. Les relations sont-elles toujours au beau fixe ?

ADO : Tout à fait. Les relations sont au beau fixe. Non seulement au niveau des leaders politiques, mais également au niveau des Directions des deux partis. Comme vous le savez, à Abidjan, il y a des meetings communs entre les membres du G7. Le PDCI et le RDR appartiennent à ce groupement. D’ailleurs, nous sommes en train d’élaborer une plate-forme que nous dévoilerons dans les semaines qui viennent concernant une collaboration précise par rapport aux échéances futures.

Q : Il n’y a pas l’ombre d’un nuage comme le disent les mauvaises langues ?

ADO : Il n’y aurait l’ombre d’aucun doute. Après tout, le RDR est issu du PDCI-RDA. Donc nous avons les mêmes valeurs et la même vision de la Côte d’Ivoire : une vision de paix, de tolérance, d’hospitalité. Nous considérons que notre pays est au bord du gouffre, c’est la catastrophe. Nous avons la volonté de faire en sorte que les choses soient tout à fait réglées et que les prochaines élections amènent à une coalition PDCI-RDR, aux affaires. Avec bien sûr l’ensemble des membres du G7.

Q : Une vision commune qui va aboutir à une coalition et un candidat unique aux élections prochaines ?

ADO : Non ! Nous n’avons pas la volonté d’avoir un candidat unique en ces moments-ci. Chaque parti devra désigner son candidat. Il appartiendra, à ce moment-là, à l’issue du premier tour, d’apporter son soutien à l’un ou l’autre candidat.

Q : Etes-vous toujours animé par le désir de vous présenter à la magistrature suprême ?

ADO : Ce n’est pas un désir personnel. Je suis revenu du Fonds monétaire international à la demande d’un parti politique qui est tout de même un parti important, qui m’a désigné comme son candidat. Si le RDR le souhaite, je serai candidat. Mais, je ne déciderai pas, moi-même, d’être candidat indépendant, par exemple.

Q : Les élections de 2005 pourraient-elles se tenir à la date requise en l’état actuel des choses ?

ADO : Il le faut. Il faut que les élections de 2005 aient lieu. Il faut mettre fin aux souffrances des populations. Il faut mettre en place un régime légitime reconnu par tous les Ivoiriens et qui puisse se mettre au travail. Il faut sortir de cette situation de transition qui n’arrange que quelques-uns. Il faut également faire en sorte que l’appui de la communauté internationale donne des résultats. Le monde ne peut pas dépenser un milliard de dollars par an à aider la Côte d’Ivoire, à aider un problème militaire. Nous préférons que ce milliard de dollars soit consacré à régler les problèmes économiques de la Côte d’Ivoire.

Q : Une question récurrente est celle relative à l’héritage de Félix Houphouët Boigny. Qu’est-ce qui explique que les héritiers du « Vieux » en viennent à s’entre-déchirer et à oublier l’idéal de paix ?

ADO : Certains ont joué sur ce registre pour se donner une philosophie ou une piste de raisonnement. Mais, cela n’est pas vrai. Dans toute vie politique, il y a des incompréhensions, il y a des retrouvailles. C’est ce qui se passe actuellement. L’idéal de paix, de tolérance et d’hospitalité de Félix Houphouët Boigny demeure aussi bien au PDCI-RDA qu’au RDR ou à d’autres partis. Par conséquent, ce sont des aléas politiques qu’on trouve partout dans le monde. L’essentiel, c’est de ne pas perdre de vue la nécessité d’une vision commune, d’une Côte d’Ivoire en paix et d’une Côte d’Ivoire dans le développement.

Q : En guise de mot de fin, permettez-moi de vous demander de formuler vos vœux pour 2005 précédés d’un message de paix, de fraternité entre vos frères ivoiriens.

ADO : Je vous remercie beaucoup. C’est une occasion unique que j’apprécie énormément. La Côte d’Ivoire, depuis quatre ans maintenant, vit dans une situation de délabrement institutionnel, économique et social. Nous pensons qu’avec l’accord de Linas Marcoussis, tous les Ivoiriens doivent se retrouver. Nous devons avoir la volonté de mettre la Côte d’Ivoire au-dessus de chacune de nos ambitions. Les Ivoiriens ont beaucoup souffert, notamment ces deux dernières années. Il faut que les hommes politiques que nous sommes soient animés d’une réelle volonté d’arriver à la paix et surtout de construire la réconciliation nationale. Je voudrais profiter de cette occasion pour dire à mes compatriotes que malgré le désespoir que beaucoup d’entre eux m’ont exprimé, il faut avoir foi. Il faut avoir foi en l’avenir de notre pays. La situation est difficile. C’est un monde agité. Notre pays a particulièrement souffert de ces débordements au cours de ces dernières années, mais il y a un espoir à l’horizon. Et l’espoir, ce sont les élections démocratiques qui auront lieu en octobre 2005 et qui permettront à l’ensemble de nos compatriotes, en tout cas à la majorité, de désigner enfin de manière démocratique le Président de la République. Pour ma part, je souhaite que le Président élu soit un Président qui ait le sens de l’Etat. Un Président qui donne la priorité à la Côte d’Ivoire et aux Ivoiriens. Un Président qui ferait en sorte que ce pays sorte des turbulences et de la division. Un Président qui veillera à renforcer l’unité nationale pour que nous ayons la paix. Un Président qui ferait en sorte que tous les Ivoiriens et tous les résidents se sentent bien en Côte d’Ivoire comme cela a été le cas pendant des décennies. C’est pour cela que je lance un appel au rassemblement de tous les Ivoiriens, qu’ils soient du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest, du Centre. Que tous les Ivoiriens se considèrent comme des frères et des sœurs. Et que les divisions qui ont marqué ces dernières années, qui ont été entretenues par certains politiciens ne soient plus l’occasion d’impasses politiques. Le rassemblement doit être le mot-clé de notre avenir commun. Je souhaite à chacun et à chacune de vous une bonne et heureuse année. Et également une année de paix, de prospérité et de bonne santé pour la Côte d’Ivoire.

Propos recueillis sur ONUCI FM
Le Patriote